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Cet article est issu du dossier «Mali : sur un air de campagne présidentielle»

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Présidentielle au Mali – Soumaïla Cissé : « Mon projet ne se résume pas à remplacer IBK »

Soumaïla Cissé, en juillet 2017. © Vincent Fournier/Jeune Afrique/JA

Candidat pour la troisième fois à la magistrature suprême, le chef de file de l’opposition, qui sera le principal adversaire du président sortant le 29 juillet prochain, est convaincu d’incarner l’alternance. Interview.

Depuis le toit de son bureau, sur la rive sud de Bamako, la vue sur Koulouba est imprenable. Tout un symbole pour celui qui tentera de ravir sa place à Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) le 29 juillet, dans une élection qui pourrait tourner au remake du duel qui les a opposés en 2013. Principal adversaire du chef de l’État sortant depuis cinq ans, Soumaïla Cissé, 68 ans, est convaincu que le scrutin ne peut, cette fois, lui échapper.

Ses précédents échecs (en 2002, c’est face à Amadou Toumani Touré qu’il avait perdu) ne l’ont pas découragé. Sûr de sa force et de la soif de changement de ses compatriotes, il espère incarner l’alternance pour éviter au Mali de « sombrer dans le chaos ». Au lendemain de l’aïd-el-fitr et avant de plonger dans le feu de la campagne électorale, il a longuement reçu JA pour dresser « son » bilan de la présidence IBK et présenter son projet pour le Mali.


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Jeune Afrique : Comme en 2013, vous êtes considéré comme le principal rival d’IBK. À la différence près qu’il est aujourd’hui le président sortant. Pour vous, est-ce un avantage ou un inconvénient ?

Soumaïla Cissé : C’est un avantage. Son bilan est catastrophique, vous n’avez pas besoin de moi pour le savoir. Faites un tour dans Bamako et vous constaterez vite que son action n’est pas appréciée. Il y a chez nous une vraie crise de gouvernance. Corruption, népotisme, surfacturations, marchés douteux… Autant de choses qui ont poussé des institutions comme le FMI ou la Banque mondiale à rompre un temps leurs relations avec le Mali.

Que pensez-vous faire dans ce domaine si vous entrez à Koulouba ?

Nous lutterons de façon résolue contre la corruption. J’éloignerai mes amis et ma famille de la gestion de l’État. Pendant près de vingt ans, j’ai été membre du gouvernement, puis président de la Commission de l’UEMOA. Personne ne peut dire que j’ai nommé des proches à des postes clés. Il faut respecter scrupuleusement les lois et mettre en place des garde-fous essentiels comme la déclaration de patrimoine. Avec un comportement exemplaire, nous donnerons le tempo pour aller de l’avant.

Cette élection n’est-elle pas l’occasion de prendre votre revanche sur 2013 ?

Je ne le vois pas comme ça. Notre pays va mal. Il lui faut une alternance que j’espère incarner. Nous avons une expérience avérée et des solutions à proposer.

Nicolas Réméné pour JA

Ce qui se passe dans le centre est très préoccupant. Les rixes intercommunautaires ont pris une ampleur jamais égalée

Vos détracteurs vous accusent de ne pas avoir d’autre projet que celui de vouloir remplacer IBK…

Mon projet ne se résume pas à cela. J’avais un programme en 2013 et j’en ai un aujourd’hui, fondé sur cinq grands piliers. Le premier est la restauration de l’autorité de l’État. Il faut remettre le pays en ordre de marche, ramener la sécurité et réformer les institutions.

Le deuxième est le rétablissement d’un vrai dialogue entre les responsables politiques, et entre les syndicats et l’État. Le troisième consiste à approfondir la décentralisation et à donner plus de pouvoir aux collectivités pour qu’elles aient un réel pouvoir en matière de ressources humaines et financières. Le quatrième doit nous amener à faire bien plus dans le domaine social et les services de base, comme l’éducation, la santé ou l’accès à l’eau potable. Il est inacceptable que des gens meurent encore de soif au Mali.

Enfin, le cinquième est le renforcement de l’économie en s’appuyant sur nos atouts que sont le coton, l’or, l’élevage ou encore l’Office du Niger. Dans tous ces domaines, nous avons un potentiel énorme. Je veux solliciter davantage nos hommes et nos femmes d’affaires pour faire en sorte que le secteur privé soit au cœur de notre développement.

Comment renouer durablement avec la paix dans le Nord ? Faut-il garder l’accord d’Alger ou en négocier un autre ?

L’accord de paix d’Alger est une base consensuelle. Mais il faut instaurer un débat pour se l’approprier et faire en sorte qu’il puisse être vraiment appliqué. Voilà plus de trois ans qu’il piétine. Il y a donc des choses à interroger, à commencer par la sincérité des partenaires et la volonté politique du gouvernement.

Que faire pour ramener la sécurité dans le centre du pays ?

Ce qui se passe dans le centre est très préoccupant. Les rixes intercommunautaires ont pris une ampleur jamais égalée. Les gens de ma génération n’ont jamais rien connu de tel. Il y a des zones entières où il n’y a pas d’école, pas de dispensaire, pas de juge et pas de préfet.

Ce vide est comblé par des forces du mal qui instrumentalisent les différences entre éleveurs et agriculteurs. C’est pour cela qu’il est essentiel d’instaurer un dialogue. De grandes voix sont écoutées et respectées. Ce n’est pas avec des armes et des munitions que nous allons régler nos problèmes.

Êtes-vous satisfait de l’action de l’armée ?

Il y a des progrès, mais je m’interroge sur les moyens mis à sa disposition. Des sommes énormes ont été détournées, il y a eu des surfacturations de matériel, des avions achetés sont toujours cloués sur le tarmac… Entre ce qui est dit et ce qui est fait, il y a un fossé.

Si nos soldats n’ont pas les bonnes armes et les bons équipements, ils seront en état d’infériorité, c’est évident. Enfin, il faut une armée qui, dans sa composition, tienne compte de la diversité de notre peuple. Les Fama [Forces armées maliennes] ne doivent pas être perçues comme une force d’occupation dans certaines zones.

Beaucoup prédisent une faible participation à la présidentielle. Comment l’expliquez-vous ?

Elle est traditionnellement faible au Mali. La qualité du fichier électoral n’aide pas. Beaucoup de jeunes ne sont pas enregistrés, alors qu’ils ont été au cœur de la mobilisation contre la réforme constitutionnelle et qu’ils sont sortis en masse dans la rue pour réclamer des élections transparentes. L’audit du fichier a aussi montré qu’il y avait beaucoup de morts toujours inscrits.

On nous répond que le mécanisme en place ne permet pas de les enlever… Quand vous avez un fichier plombé de la sorte, il est évident que cela joue sur le taux de participation. Et il y a d’autres facteurs qui posent problème, comme la sécurité ou la distribution des cartes d’électeur.

Michele CATTANI/AFP

IBK ne pourra pas l’emporter au premier tour. Sauf s’il fraude, mais les Maliens ne l’accepteront pas

Craignez-vous des fraudes ?

Bien sûr. Je remarque que ceux qui sont chargés d’organiser les élections n’arrêtent pas de changer – c’est le cas des préfets. Nous sommes le seul pays d’Afrique de l’Ouest où la Commission électorale nationale indépendante [Céni] n’organise pas les élections. C’est l’administration qui s’en charge.

Traditionnellement, la Céni a un représentant dans chaque bureau de vote, mais le gouvernement veut faire en sorte qu’elle n’en ait plus qu’un par centre électoral. Il y a d’autres indices : les imprimeries chargées de fabriquer les bulletins et les listes appartiennent aux cadres du régime. Nous avons retrouvé des bulletins falsifiés après les communales de 2016.

Nous avons rencontré le ministre de l’Administration territoriale et créé une commission pour améliorer les choses. Mais celle-ci a été boycottée par la majorité. Nous sommes d’autant plus inquiets que nous gardons le souvenir des fraudes de 2013.

Où sont les preuves que vous aviez à l’époque dit détenir ?

Elles figurent dans un rapport que je peux vous remettre. Il y a des bureaux avec plus de 100 % de votants. D’autres où les gens ont voté en une minute, ce qui est du jamais-vu. Sur les 2 600 bureaux de Bamako, les électeurs ont voté en moyenne en deux minutes ! Même en France, où tout le monde sait lire et écrire, et où il y a une longue tradition d’élections, on vote en moyenne en quatre minutes.

Que ferez-vous si IBK est annoncé vainqueur dès le premier tour ?

C’est impossible. Il y a cinq ans, il avait obtenu 39 % des voix avec le soutien de l’administration, de la junte, des grands leaders religieux, de pays étrangers et une opinion publique plutôt favorable. Aujourd’hui, la junte n’est plus au pouvoir, les religieux ne le soutiennent plus et l’opinion publique est contre lui. IBK a été obligé de reculer sur sa réforme constitutionnelle. Il ne pourra pas l’emporter au premier tour. Sauf s’il fraude, mais les Maliens ne l’accepteront pas.

Redoutez-vous une crise postélectorale au Mali ?

C’est le danger le plus grave qui menace notre pays. Pendant que les gens se chamaillaient à Bamako en 2012-2013, les jihadistes sont arrivés à Konna. S’il y a une crise postélectorale, Dieu seul sait où cela va nous mener… Voilà pourquoi j’ai demandé une certification des résultats de l’élection à l’ONU afin qu’il y ait un « arbitre » pour garantir les résultats. J’attends toujours une réponse.

Par ailleurs, nous avons montré que nous étions non violents. Nous avons fait plusieurs marches avec plus de 500 000 personnes sans casser une branche d’arbre ou un feu rouge. Pourtant, le gouvernement a violemment réprimé notre marche le 2 juin. Toute la communauté internationale l’a condamné. Nous avons pu marcher une semaine après. Et une fois de plus, 500 000 personnes sont sorties dans la rue sans aucune violence.

À ce sujet, vos adversaires vous accusent d’irresponsabilité. Que leur répondez-vous ?

Pourquoi prévoient-ils eux-mêmes des manifestations et des « contre-marches » si c’est irresponsable ?

Pourquoi vous être allié à Tiébilé Dramé ? Lui avez-vous promis le poste de Premier ministre si vous êtes élu ?

Lui et moi nous connaissons depuis longtemps. Je ne lui ai rien promis. Il a décidé de me laisser devant et de m’accompagner. Je lui fais confiance, car c’est un homme de qualité. Nous pensons tous les deux que le président mène le pays à l’abîme. Nous ne pouvons pas rester assis et regarder faire.

Regrettez-vous de ne pas avoir réussi à rassembler davantage autour de votre candidature ?

C’est dommage, mais nous avons quand même conclu un accord pour former une coalition au second tour.

Que pensez-vous de la Convention des bâtisseurs, qui entend incarner une troisième voie entre IBK et vous ?

Je me suis rendu chez certains, j’en ai reçu d’autres. Rien n’est fermé même si je remarque que parmi les « bâtisseurs » figurent d’ex-Premiers ministres ou ministres qui ont travaillé avec IBK. Nous, nous avons été des opposants dès le premier jour.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent que vous êtes, comme IBK, un homme du « système » post-1991, avec lequel il faudrait en finir ?

Le président ne sera pas choisi dans un salon où chacun va montrer son acte de naissance. Que la personne choisie soit jeune ou pas, cela n’a pas d’importance. Nous étions 28 candidats en 2013. Le plus âgé était IBK. Il est arrivé premier. Après, c’était moi. Je suis arrivé deuxième. Le plus jeune, lui, est arrivé dernier.

En 2013, IBK avait bénéficié du soutien des religieux. Cette année, ils ne se sont pas encore prononcés. Espérez-vous obtenir leur soutien ?

Ils ont tiré les leçons de 2013. Aujourd’hui, la prudence et la sagesse qui les caractérisent les amènent à ne pas désigner quelqu’un. C’est une évolution favorable. Ils pourront servir d’arbitres en cas de conflit.

Que pensez-vous du phénomène Ras Bath ? Faut-il avoir cet activiste avec soi pour espérer gagner ?

S’il décide de nous soutenir, nous l’accueillerons. Nous avons eu l’occasion de lutter ensemble contre la révision constitutionnelle. Il avait joué un rôle important, notamment auprès des jeunes. Il y avait alors eu une conjonction très forte entre l’opposition et la société civile, avec le résultat que nous connaissons.

Vous avez 68 ans. C’est votre troisième candidature. Est-ce la dernière fois que vous vous présentez à la présidence de la République ?

L’avenir ne m’appartient pas, il appartient à Dieu.


Dans les starting-blocks

L’équipe de campagne de Soumaïla Cissé devrait être connue d’ici à la fin du mois de juin. Elle sera dirigée par son principal allié, Tiébilé Dramé, président du Parti pour la renaissance nationale (Parena) et opposant à IBK depuis le début de son mandat.

Bien que la campagne s’ouvre officiellement le 7 juillet, le challenger numéro un du président devrait démarrer ses activités avant, comme la plupart des autres candidats.

Il a l’intention de se rendre dans les huit régions et d’organiser des meetings dans les grandes villes du pays : Sikasso, Kayes, Ségou, Mopti… Originaire de Niafunké, il a aussi prévu des déplacements dans les trois principales villes du Nord : Tombouctou, Gao et Kidal, le fief de l’ex-rébellion touarègue. Il doit également aller en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou encore au Burkina Faso pour y rencontrer des membres de la diaspora malienne. Les sections de jeunes de l’Union pour la République et la démocratie (URD), le parti de Cissé, ont été sollicitées ces dernières semaines pour préparer ces visites de terrain.

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