Société

[Tribune] « Je boycotte, donc je suis »

Par

Politologue et sociologue marocain

Un supermarché Carrefour au Maroc en 2014 © Hassan Ouazzani pour Jeune Afrique

Le mouvement de boycott que connaît le Maroc depuis plusieurs semaines est l'expression même du malaise que connaît la société marocaine, selon le politique Mohamed Tozy.

Le mouvement de boycott contre trois marques que connaît le Maroc depuis deux mois va au-delà des produits incriminés par des réseaux sociaux dont l’assise populaire s’élargit.

L’opérateur français du lait Danone, le premier à avoir réagi officiellement, a réduit ses activités. Des centaines d’intérimaires sont licenciés, et des milliers de petits éleveurs risquent de perdre une partie significative de leurs revenus, voire d’être mis en faillite. Les deux autres produits visés par le boycott se confondent avec leurs propriétaires, qui sont plus touchés dans leur carrière politique, même si les dégâts financiers sont importants.


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Le phénomène, inédit du moins dans son ampleur et son mode opératoire, interpelle. D’abord la classe politique, qui se manifeste par des positions contradictoires : traiter le boycott avec condescendance, surfer sur une vague populiste qui enfle, apporter son soutien aux acteurs économiques au risque d’éroder son capital confiance (c’est le cas des islamistes).

Mais aussi les acteurs économiques, qui ne parviennent pas à cerner la logique du mouvement. S’agit-il d’une anticipation d’une élection à venir ou d’un mouvement social contre la cherté de la vie ? La partie structurée de la société civile, déjà dépassée lors du Hirak du Rif, a perdu l’initiative et n’a rien vu venir. Elle ne fait qu’accompagner le mouvement, sans pouvoir l’infléchir ou lui donner un sens politique.


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Un nouveau Printemps arabe ?

Cette actualité pose de nombreuses questions. Comment caractériser ce phénomène ? S’agit-il d’un mouvement social qui prolonge le Printemps arabe, du symptôme d’une crise politique en devenir, ou tout simplement de l’expression forte et extrême d’un changement profond de la société marocaine ?

Peut-on mettre dans le même sac le Hirak du Rif, les mouvements de la soif qui mobilisent régulièrement des douars, le conflit social de plus de trois ans entre une société minière et les habitants d’Imiter, un petit village du Haut Atlas ? Reflète-t-il une crise de leadership, des élites et des médiations ?

La transformation des modes d’action populaire d’une société de plus en plus connectée ? L’état de la relation entre les dirigeants et les citoyens ? La mise à mal d’une classe moyenne déjà fragile ? Les changements dans la perception des inégalités et des moyens utilisés pour en dénoncer les responsabilités ?

Néolibéralisme

Répondre à ces questions est d’autant plus difficile qu’on ne peut actuellement dissocier les éléments propres à la marche du monde de ceux qui sont spécifiques au cas marocain.

La crise des médiations traditionnelles, l’hégémonie d’une société de consommation portée par la seule idéologie néolibérale, la montée du populisme, les crispations autoritaires, l’essoufflement des voies de sortie par l’islamisme politique, l’accentuation du conservatisme social, l’émergence d’une classe moyenne puritaine…

Tout cela, le Maroc le partage tantôt avec le reste des pays arabes, tantôt avec le reste du monde. Je pense que tous ces facteurs peuvent être des éléments de réponse. Il serait néanmoins risqué de se réjouir d’une « prise de conscience populaire » et d’un retour du politique au travers des réseaux sociaux, qui, au contraire, accentuent le sentiment de malaise.


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Le boycott est difficilement assimilable à un mouvement social structuré tel que défini par les sciences sociales. Contrairement au Hirak du Rif, on ne lui connaît ni leaders ni plateforme revendicative claire. Il est politique par déduction quand on se réfère au statut des personnes mises en cause (un ministre en exercice et une ex-patronne des patrons).

Même la question de la cherté de la vie et de la hausse des prix, qui paraît évidente, ressort comme une hypothèse au même titre que le contenu politique du message subliminal de la dénonciation de la frontière poreuse entre affaires et politique, des conflits d’intérêts et du manque d’organismes de régulation indépendants et impartiaux.

Une expression de malaise que connaît la société marocaine

Le boycott ressemble plus à une « émeute » virtuelle qui emprunte les ressorts de la diffusion de la rumeur. S’il n’est pas un mouvement social, il est quand même un phénomène politique nouveau qui informe sur le malaise que connaît la société marocaine, notamment les changements profonds dans la nature du lien social travaillé par un processus d’individuation et une crise de confiance généralisée.

Paradoxes

Ces mutations sont un cheminement qui donne à voir toute une série de paradoxes. Une société fondamentalement conservatrice, rurale à presque 40 %, où le taux d’analphabétisme dépasse 32 %, où à peine 10 % des étudiants arrivent au lycée et 6 % à l’université, et où 2,7 millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans ne sont ni au travail ni à l’école.

En même temps, les Marocains se sont approprié de façon spectaculaire les nouveaux outils de communication. Selon les chiffres officiels de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications, le secteur de l’internet a connu une forte croissance au terme du troisième trimestre de l’année 2017.

Un symptôme de la malnutrition intellectuelle

Le nombre d’internautes a bondi à 22 564 000 (+ 33,34 %) en septembre, pour 44,25 millions de consommateurs de services de télécoms. Le monde rural n’est pas en reste, avec un taux de pénétration de l’internet qui dépasse 51 %. Google est le moteur de recherche le plus utilisé dans le royaume, avec plus de 72 millions de visites par mois. YouTube y réalise un score record avec une moyenne de plus de trente-trois minutes par visite, 66,4 millions de visiteurs par mois et 13,7 pages consultées.

Ces chiffres font certes écho au succès du boycott, mais je suis tenté de dire que, au-delà de la revendication légitime et du potentiel de changement que le mouvement porte, l’engouement pour le Web est toujours au stade de la promesse.

Il rappelle davantage une sorte d’obésité numérique, un symptôme de la malnutrition intellectuelle et donc de sous-développement. Une cure s’impose à travers une redéfinition d’un nouvel horizon commun, une restauration de la confiance et une révolution dans le domaine de l’éducation.

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