Société

[Tribune] Avec quoi rime Médine ?

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:33
Michel Bampély

Par Michel Bampély

Sociologue des mondes de l'art et de la culture, à Paris.

Le rappeur Médine, en concert à Sevran. © WikimediaCommons

Le rappeur français Médine pourrait voir ses deux concerts au Bataclan annulés. Issu de l’âge d’or du hip-hop français, celui des années 1990, Médine exhale un rap lettré et contestataire. Le rôle de l’artiste engagé est de provoquer, d’ouvrir des espaces de controverse.

Alors qu’il est censé se produire à guichets fermés au Bataclan, à Paris, en octobre, le rappeur français Médine pourrait voir ses deux concerts annulés à la demande d’avocats de familles de victimes des attentats du 13 novembre 2015. Comme certains politiques de droite et d’extrême droite, ils voient dans cette programmation une profanation du lieu où 90 Français ont été assassinés par le fondamentalisme islamiste. En cause, les paroles de sa chanson Don’t Laïc : « crucifions les laïcards comme à Golgotha ».

Pour ses partisans, interdire ses concerts serait ouvrir la voie à toutes formes de censure et de dérive. Gardiens autoproclamés de la mémoire des victimes, ses détracteurs, eux, rêvent de limites à la liberté d’expression. Il faudrait annuler les spectacles de Médine, comme le furent ceux de l’humoriste Dieudonné pour antisémitisme et risque de trouble à l’ordre public. Les identitaires opposés au rappeur pourraient parvenir à leurs fins en organisant des manifestations violentes afin de créer ce risque.

Instrumentalisation

S’ils n’enfreignent pas la loi, les textes de Médine, provocateurs, sont perçus comme antirépublicains. Mais l’instrumentalisation de la souffrance des familles éprouvées à des fins politiciennes ne l’est pas moins.

Derrière cette polémique, trois protagonistes entrent en conflit : la loi, la morale et la logique de marché, cette dernière supplantant les deux autres. Ainsi, le marché fait la part belle au rap de divertissement au détriment du rap dit conscient. Résultat, les rappeurs délaissent les sphères sociale et politique pour s’adonner à la variété.


>>> A LIRE – « L’âge d’or du rap français » : Passi, Oxmo, Neg’Marrons… la compilation qui rend dingue, dingue, dingue


Issu de l’âge d’or du hip-hop français, celui des années 1990, Médine exhale un rap lettré et contestataire. Le rôle de l’artiste engagé est de provoquer, d’ouvrir des espaces de controverse. Il remet en question les privilèges des puissants, se range aux côtés des plus fragiles. Et, pour cela, les producteurs lui préfèrent un rap formaté et faussement subversif, qui les rassure. Ceux qui osent se poser en contre-pouvoir s’exposent à la censure.

Le phénomène est mondial, et des Africains l’ont expérimenté : Negga Mass, qui milite pour une prise de conscience de la jeunesse au Sénégal ; Mathcima, pourfendeur du racisme contre les populations négro-africaines en Tunisie ; Kmal Radji, qui prône le vote d’un budget pour l’enfance désœuvrée au Bénin ; Lexxus Legal, dont les textes engagés sont perçus comme des fausses notes au pays de la rumba (RD Congo) ; ou Valsero, porte-parole des sans-voix de la jeunesse au Cameroun. Le rap conscient vexe, gêne, dérange…