Sport

Afrique du Nord : que veulent les « ultras », ces supporters de foot irréductibles ?

Des supporters de l’Espérance sportive de Tunis défiant la police, le 13 novembre 2010, au stade de Radès © Hichem

Qui sont et que veulent ces supporters de foot irréductibles qu’on appelle « ultras » ? Radiographie d’un objet politique non identifié.

Les relations internationales tiennent parfois à peu de chose. Qui aurait pensé qu’une banderole d’un modeste club algérien de deuxième division pouvait provoquer un incident diplomatique avec l’Arabie saoudite ?

Le 16 décembre 2017, des supporters d’Aïn M’lila déployaient un tifo représentant, à droite, le drapeau palestinien flottant au-dessus du dôme de la mosquée Al-Aqsa et, à gauche, le roi Salman d’Arabie saoudite et Donald Trump formant un seul et même visage. Légende : « Two faces for the same coin. » En français : « Les deux faces d’une même pièce. »

Colère de Riyad, gêne à Alger

Les ultras d’Aïn M’lila entendaient dénoncer la décision de Washington de transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et l’abandon supposé de la cause palestinienne par l’Arabie saoudite. Colère de Riyad. Gêne à Alger.

Le ministre algérien de la Justice évoque dans un communiqué un « acte individuel et isolé » (sic) et annonce l’ouverture d’une enquête. Sur Twitter, l’ambassadeur d’Algérie en Arabie saoudite ajoute que le Premier ministre a présenté ses excuses. Lequel confirme : « Nous ne sommes pas un peuple de bandits. »

Arme à double tranchant

Les gouvernements ont toujours su profiter d’un match ou d’une compétition internationale pour faire oublier les préoccupations politiques et sociales de leur population.

Qui se soucie des bombardements russes en Syrie pendant l’actuel Mondial ? Dans l’Égypte de Moubarak, le football a connu un formidable essor. Le président s’affichait alors à tous les matchs de la sélection, tirait un juteux revenu du championnat national et voyait dans le sport un moyen efficace de relayer sa propagande.

La culture ultra se nourrit d’une esthétique radicale destinée à choquer les bonnes âmes », analyse Sébastien Louis

Mais la ferveur que suscite le football est une arme à double tranchant. Aujourd’hui, les autorités sont embarrassées par un phénomène qu’elles ne contrôlent pas : les ultras. Les tribunes nord-africaines se veulent pour la plupart apolitiques. Et pourtant…

« On voit des ultras qui exhibent des drapeaux de l’État islamique, en Tunisie par exemple, et, deux mètres plus loin, un portrait de Che Guevara… Il ne faut pas prendre ces messages au pied de la lettre. La culture ultra se nourrit d’une esthétique radicale destinée à choquer les bonnes âmes », analyse Sébastien Louis, auteur d’Ultras, les autres protagonistes du football.

« Au départ, ce sont de simples jeunes qui se sont rassemblés, sans forcément exprimer des préoccupations politiques », rappelle Franck Berteau, auteur du Dictionnaire des supporters (Stock, 2013).

Mais, dans des pays où le stade est un espace d’expression publique, souvent le seul, certains supporters se font l’écho d’un engagement contre le système, le pouvoir, la police. « Ces groupes possèdent aussi une dimension syndicale forte, partie de la négociation des tarifs d’abonnement au stade », décrypte Franck Berteau.

Fer de lance des révolutions

« On se bat pour une programmation des matchs respectant les déplacements des supporters, une tarification adaptée à leur niveau de vie et plus de liberté pour les nôtres dans les stades », confirme un membre de L’Emkachkhine, un groupe ultra qui soutient l’Espérance de Tunis.

Wassim, jeune étudiant membre des Winners 2005 du Wydad Casablanca, renchérit : « Nous avons un travail à assurer dans les tribunes et nous avons besoin de nos outils, c’est aussi simple que ça. Nous voulons être libres dans notre virage. »

DR

À l’exception notable des revendications identitaires des ultras de la JS Kabylie, la plupart de ces groupes rejettent l’idée même d’orientation politique. Toutes les composantes de la société y sont représentées – ouvriers, employés, cadres, professeurs, chômeurs, islamistes, nationalistes de gauche –, parfois au sein du même groupe.

La politisation, qui a conduit les groupes ultras tunisiens et égyptiens à se placer en première ligne des révolutions de 2011-2012, s’est forgée face à la répression.

Bien accueilli dans un premier temps par un Ben Ali qui ne prend pas immédiatement la mesure du potentiel subversif de cette sous-culture formée dans les tribunes – « le pouvoir s’est dit que c’était une manière de canaliser la jeunesse dans les stades », selon Sébastien Louis –, le mouvement va très vite contribuer à briser le mur de la peur en affrontant la police à l’occasion de manifestations contre des interdictions de stade, de tifos, de rassemblement.

Cette capacité à se rassembler, à contrer les dispositifs policiers leur a permis de prendre le dessus lors des grands rassemblements » explique Franck Berteau

C’est ainsi qu’à partir de revendications souvent très terre à terre les ultras tunisiens ont fini par s’imposer comme l’une des principales forces de contestation du pouvoir.

Même phénomène en Égypte, où l’on a assisté à une collaboration improbable entre ultras de clubs rivaux sur la place Tahrir, en 2011 : « Les supporters de Zamalek et d’Al-Ahly ont été à la pointe dans l’organisation des rassemblements pour lancer les chants et résister aux attaques des baltaguias [milices du régime], comme lors de la fameuse “bataille du chameau”. Ils ont mis au service de la révolution leur aptitude à la confrontation. Cette capacité à se rassembler, à contrer les dispositifs policiers leur a permis de prendre le dessus lors des grands rassemblements », explique Franck Berteau.

Compétition parallèle

Comme en Europe, où le mouvement a pris de l’ampleur il y a trente ans, les autorités nord-africaines n’ont pas encore appris à composer avec un public qui pose de nouveaux défis. Leurs erreurs contribuent parfois à aggraver les violences. À Casablanca, le matériel de chantier laissé sur place a fourni des armes dangereuses aux groupes ultras rivaux du Raja lors des incidents de 2016.

« Envoyer la troupe au milieu de la tribune pour éteindre un seul fumigène est aussi contreproductif », fait remarquer Sébastien Louis. « Wal huis clos jamais la solution ! » chantent en écho les ultras de la JS Kabylie.

On nous traite comme des terroristes pour des incidents moins graves que certains dysfonctionnements de notre société » dénonce Wassim

Wassim, le Wydadi, dénonce l’hypocrisie de médias nationaux, tout heureux de pouvoir vendre « un championnat de qualité moyenne » grâce aux ultras et prompts à « applaudir nos réalisations en tribunes, mais les premiers aussi à nous salir quand il y a des incidents que nous ne contrôlons pas ».

L’impression d’incarner de commodes boucs émissaires est prégnante chez le jeune supporter. « On nous traite comme des terroristes pour des incidents moins graves que certains dysfonctionnements de notre société. »

Wikimedia Commons

L’engagement, énigmatique vu de l’extérieur, pour des équipes qui ne proposent souvent qu’un médiocre spectacle est inconditionnel. Wassim se fait lyrique quand il parle de son attachement pour le club : « C’est un sentiment qui se vit au quotidien, qui nourrit notre envie de garder espoir dans une vie pleine de déceptions. Le Wydad est pour nous ce que l’encre est à la plume. »

Le sport, opium du peuple ? Ce serait réducteur. Être un ultra n’est pas qu’une affaire de ballon rond. Les résultats ne comptent pas tant – resultado mayehemnach (« on se fiche du résultat »), scandent les supporters du MO Béjaïa – que la capacité à forcer le respect des adversaires ou rivaux par l’originalité des chants, la créativité des banderoles et l’intensité de la ferveur.

Admiration

De ce point de vue, les supporters maghrébins, s’ils ne jouissent pas toujours d’une bonne image sur leurs propres terres, ont gagné leurs lettres de noblesse dans le monde. Ils brillent dans une compétition parallèle, celle des tribunes, où les mieux classés ne soutiennent pas forcément les équipes les plus prestigieuses.

Les ansar d’Afrique du Nord ont largement contribué à placer leur club et même parfois leur ville sur la carte

Si la notoriété de clubs comme l’USM Alger ou le Raja Casablanca est à des années-lumière de celle des Real Madrid et autre Bayern Munich, la créativité de leurs spectacles est unanimement saluée sur YouTube par leurs homologues de Palmeiras (Brésil), Boca Juniors (Argentine), AIK Stockholm (Suède), Besiktas (Turquie) et Bali (Indonésie). Les ansar d’Afrique du Nord ont largement contribué à placer leur club et même parfois leur ville sur la carte.

« Nous avons choisi la dénomination ultra, car elle décrit le mieux ce que nous ressentons envers notre club, qui est pour nous à la fois notre vie et notre mort, notre père et notre mère, nos femmes et nos enfants et notre religion », s’emballe un ultra du club égyptien d’Al-Ahly dans Une histoire populaire du football, de Mickaël Correia.

De nombreux jeunes appréhendent les groupes ultras comme une deuxième famille dont la force collective permet de mieux sublimer les affres du quotidien » analyse Mickaël Correia

Qui analyse : « Confrontés au chômage de masse et à l’emprise familiale, de nombreux jeunes appréhendent les groupes ultras comme une deuxième famille dont la force collective permet de mieux sublimer les affres du quotidien. »

« Soupapes de pression »

Se considérant volontiers comme les véritables propriétaires de leur club, les ultras entretiennent des ­relations conflictuelles avec les dirigeants, souvent proches du pouvoir. « Ils considèrent que notre rôle doit se limiter au ­soutien dans le stade et à ­l’apport financier, et puis basta ! maugrée Wassim. Autant nous programmer et faire de nous des ­marionnettes qu’ils pourraient ­facilement contrôler ! »

Son groupe ­d’ultras n’a ­d’ailleurs pas hésité à ­boycotter ­plusieurs matchs durant la saison 2013-2014 pour ­dénoncer une politique sportive ­incohérente et ­l’enrichissement des cadres au détriment de l’équipe. Forts de leur poids dans les tribunes, ils obtiendront gain de cause : le président de l’époque, Abdelilah Akram, finira par démissionner.

Les ultras peuvent aussi jouer un rôle positif de canalisation de la frustration de la jeunesse

Ils peuvent aussi jouer un rôle positif de canalisation de la frustration de la jeunesse. « On a retrouvé plusieurs ultras tunisiens parmi les combattants tués en Syrie et en Irak. Les ultras de l’Étoile du Sahel, club de Sousse, ont fait scandale en rendant hommage à leurs morts tombés en Syrie, rappelle Sébastien Louis. Mais ces groupes sont des soupapes de pression dans des contextes politiques régionaux tendus. Je suis persuadé qu’il y a eu en Tunisie des ultras tentés de partir faire le jihad, mais qui sont restés par attachement à leur club et à leur groupe ­d’ultras. » Source de désordre ou exutoire salutaire, le phénomène ultra ne doit surtout pas être traité avec dédain.


Organisés et autosuffisants

Les ultras se montrent jaloux de leur indépendance vis-à-vis des directions de club. Pour se financer, ils ont recours à la vente de produits dérivés : écharpes, casquettes et drapeaux à l’effigie du groupe. Les bénéfices sont appréciables – le chiffre de 100 000 euros est évoqué pour les Winners du Wydad Casablanca.

Mais échappent à tout contrôle de l’État… et des clubs, qui y voient un manque à gagner, les objets à l’effigie des groupes se vendant souvent mieux que ceux du club lui-même.

Après la mort de deux ultras en mars 2016, en marge d’un match entre le Raja Casablanca et Chabab Rif Al Hoceima, le gouvernement marocain décide d’interdire les activités des ultras, et notamment l’exhibition de tout signe d’appartenance à ces groupes, ce qui aurait dû avoir pour effet de les neutraliser. Le ban a couru sur deux ans, sans pour autant les affaiblir.

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