Politique

Algérie : vingt après l’assassinat de Matoub Lounes, le doute persiste

Portrait du parolier sur la façade de sa villa, à Tala Bouanan, dans la commune de Beni Douala © Redux Pictures/The New York TimeS/REA

Vingt ans après, les théories du complot sur les circonstances de l’assassinat de l’icône kabyle Matoub Lounes continuent de fleurir. Et de brouiller la vérité.

Les rafales de kalachnikov, le crépitement des balles qui percent la tôle de la Mercedes noire 310, les cris d’effroi de ses deux jeunes sœurs assises à l’arrière du véhicule, les vitres qui explosent, l’odeur âcre de la poudre, le sang, la dernière image de son mari, qui recharge son arme avant un silence de mort…

Tout est gravé dans la mémoire de Nadia Matoub, épouse du chanteur assassiné sur une route de Kabylie en juin 1998. Sa mémoire n’est pas seule à porter les souvenirs de cette tragique journée. Son corps, transpercé par quatre balles et meurtri par d’interminables heures dans les blocs opératoires, en garde aussi les séquelles.


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Évoquer aujourd’hui encore ce funeste jour reste un moment difficile pour la veuve de l’icône de la culture berbère, même si elle dit que le temps lui a appris à vivre avec ses traumas. Quand on lui montre la photo de Lounes sur son lit de mort, étalée à la une d’un journal de l’époque, elle écarte pudiquement de la main le portable.

Le plus dur n’est pas de savoir qu’il ne reviendra jamais. Le plus dur est de ne pas connaître la vérité sur sa mort », confie Nadia

« Les premières années qui ont suivi sa disparition, je vivais avec cette idée insensée qu’il réapparaîtrait un jour, confie Nadia. Le plus dur n’est pas de savoir qu’il ne reviendra jamais. Le plus dur est de ne pas connaître la vérité sur sa mort. »

La faucheuse, Matoub Lounes l’a tant côtoyée qu’elle a nourri plusieurs de ses chansons. La première fois qu’il l’a frôlée, c’était le dimanche 9 octobre 1988, durant les émeutes qui ont ensanglanté plusieurs régions d’Algérie. Alors qu’il distribuait un tract pour appeler au calme en Kabylie, il a été grièvement blessé par les tirs d’un gendarme. Il survivra après dix-sept opérations chirurgicales. Un miraculé.

Le 25 septembre 1994, il est enlevé par des éléments du Groupe islamique armé (GIA) et séquestré quinze jours dans les maquis du Djurdjura avant d’être relâché sous la pression de la population locale. Là encore, il en réchappe par miracle. « Ces épreuves l’ont profondément marqué, raconte sa veuve. Il vivait constamment avec l’idée que la mort allait le rattraper. »

Feu nourri

À raison. Le jeudi 25 juin 1998, Matoub déjeune avec son épouse et ses deux belles-sœurs dans un restaurant de Tizi Ouzou. L’ambiance est détendue quand bien même l’homme est de mauvaise humeur. Dans la Mercedes noire qui les ramène au village, la troupe écoute en boucle l’adaptation de l’hymne national (Qassaman), morceau phare du dernier album, dont la sortie officielle est prévue le 5 juillet, jour anniversaire de l’indépendance.

À l’amorce d’un virage, le véhicule est pris sous le feu nourri de trois terroristes en embuscade. Les belles-sœurs ainsi que l’épouse sont gravement touchées. Matoub riposte avec sa kalachnikov. Les assaillants continuent de tirer. L’un d’eux s’avance vers le chanteur déjà blessé. Il l’extrait du véhicule et l’achève d’une balle dans la tête.

Les assassins disparaissent dans la nature en criant Allahu akbar (« Dieu est le plus grand »). Il est 13 h 10, la vie de Matoub Lounes s’est arrêtée sur le bas-côté d’une route de montagne en Kabylie, cette région qu’il a tant aimée et chantée.

NEW PRESS/SIPA

Mille et une thèses

Vingt ans après le drame se pose toujours cette question lancinante : qui sont les assassins ? Comme pour nombre de victimes de la décennie noire – du président Mohamed Boudiaf aux moines de Tibhirine, en passant par des intellectuels, des artistes et des journalistes –, l’affaire Matoub n’échappe pas aux théories du complot.

Mille et une thèses circulent pour tenter d’expliquer ce qui s’est passé ce 25 juin 1998. Loin d’aider à la manifestation de la vérité, elles éloignent au contraire la perspective que celle-ci puisse jaillir un jour. « Pouvoir assassin », crient ses fans, qui lui vouent un culte et une admiration sans borne, chaque fois que son nom est évoqué, convaincus que les autorités de l’époque ont voulu réduire au silence le rebelle.

Officiellement, le chanteur, farouche opposant aux islamistes, a été tué par le GIA

Pour une partie de l’opinion, Matoub Lounes a été plutôt liquidé par l’armée, ses services secrets ou un cabinet fantôme, qui, chacun à sa manière, comptait déstabiliser le président Liamine Zeroual pour l’obliger à quitter prématurément le pouvoir.

Officiellement, le chanteur, farouche opposant aux islamistes, a été tué par le GIA, qui s’était juré de l’abattre à la moindre occasion. Pourquoi douter de cette thèse dès lors que l’organisation a elle-même revendiqué l’assassinat dans un communiqué daté du 30 juin 1998 ?

Instruction bâclée

Les autorités politiques et judiciaires ne sont pas exemptes de responsabilité dans le foisonnement de ces théories complotistes. Témoins clés non auditionnés, scène de crime non reconstituée, éléments de preuve volatilisés, expertise balistique non effectuée, l’instruction préliminaire a été bâclée. Et la suite davantage encore.

Aveux contradictoires de terroristes qui seraient impliqués dans cet assassinat, promesse non tenue du pouvoir de mener à terme la procédure judiciaire, lenteur de l’appareil de la justice, interventions multiples de divers acteurs politiques, tout a été fait pour polluer le dossier.


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En février 2008, Nadia Matoub rencontre deux magistrats du parquet de Tizi Ouzou pour leur demander l’ouverture d’une « vraie » enquête. Signe de la complexité et de la toxicité de l’affaire, elle se voit répondre que « c’est un dossier sensible. Il faut une décision politique ». Pour le relancer, la veuve dépose, en juin 2016, à Alger, une plainte pour « assassinat et tentative d’assassinat » contre Hassan Hattab, signataire du communiqué revendiquant le meurtre de son époux et ancien émir du GIA en Kabylie. Lui détient peut-être une part de la vérité.

Le procureur transmet le dossier à la chancellerie pour avis. Nouvelle attente. La plainte est à ce jour pendante. Y a-t-il une chance que l’intéressé soit un jour entendu par un juge ? Peu probable dans la mesure où l’ex-émir a bénéficié d’une grâce présidentielle dans le cadre de la politique de réconciliation nationale.

Une voix dans ma tête me dit que quelqu’un parlera un jour. Hattab ou un autre. Un jour, on saura qui a tué Matoub » espère sa veuve

Nadia, elle, se raccroche à l’infime espoir qui lui est encore permis : « Une voix dans ma tête me dit que quelqu’un parlera un jour. Hattab ou un autre. Un jour, on saura qui a tué Matoub. » La famille, quant à elle, a demandé, le 20 juin, la réouverture du dossier au procureur de la République près le tribunal de Tizi Ouzou.


Le communiqué du GIA

AFP

« Dans la matinée du jeudi de awal rabi awal [troisième mois du calendrier musulman], trois de nos combattants ont mené une opération visant l’ennemi de Dieu et apostat nommé Matoub Lounes, l’ont tué et ont pris ses armes. Son épouse, la déviante, a été blessée et deux autres déviantes ont eu la vie sauve au cours de cette même opération. Il est de notoriété que la personne décédée est un des ennemis de Dieu et que son objectif est de s’écarter de la voie de Dieu et de soutenir la secte qui combat les musulmans. Sa mort a été un coup dur porté aux mécréants à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Algérie. »


« Si je ne chante pas cette chanson… »

« Lorsqu’il est heureux, son inspiration s’assèche », raconte Nadia, qui confie que son époux, Matoub Lounes, composait dans la douleur et la souffrance. « Un jour, il m’a dit en parlant de sa panne créatrice : “Si ça continue comme ça, on va crever de faim.” »

En présence de sa femme, avec laquelle il a vécu entre octobre 1997 et juin 1998, Matoub avait du mal à composer tant le bien-être dans lequel il était plongé chassait son inspiration.

Il écrivait d’abord les textes avant de composer la musique, raconte encore Nadia. Jamais ou rarement l’inverse », raconte Nadia

Dans sa grande maison située à l’entrée de son village de Tala Bouanan, en Kabylie, l’artiste pouvait travailler n’importe où, bien qu’il affectionnât le salon, avec sa grande cheminée, qu’il avait fait construire exprès. « Il écrivait d’abord les textes avant de composer la musique, raconte encore Nadia. Jamais ou rarement l’inverse. »

Exigeant

Très exigeant, il pouvait buter des heures sur un mot, une rime. L’écriture ou la réécriture d’un couplet pouvait durer des semaines. « Lounes vivait tellement sa musique que ses oreilles vibraient et bougeaient toutes seules quand il réécoutait ses morceaux pendant la phase de composition et d’enregistrement, se souvient son épouse. Dans ces moments-là, il était dans son monde. Mais c’était quelqu’un qui partageait son travail et écoutait les avis des autres. »

Tête brûlée, il n’était pas homme à céder

En revanche, pour le titre « Dhagourou » (« Trahison »), une parodie de l’hymne national dans laquelle il fustigeait le pouvoir et les islamistes, Matoub a balayé de la main les recommandations de ses amis, qui lui suggéraient de mettre de l’eau dans son vin. Tête brûlée, il n’était pas homme à céder.

Pour ce titre, qu’aucun artiste algérien n’aurait osé chanter, Matoub disait à sa femme : « Si je ne chante pas cette chanson, qui d’autre le fera ? C’est ma mission et ma responsabilité de dénoncer les abus de nos responsables, et c’est justement ce que mes fans attendent de moi. » Vingt ans après sa sortie, son dernier album, Lettre ouverte aux…, est considéré comme son testament politique et musical.

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