Musique

Côte d’Ivoire : Magic System, le système A’Salfo

A'Salfo dans une rue d’Anoumabo, le quartier de son enfance, à Abidjan © Sia Kambou/AFP

Artiste acclamé, fin stratège, citoyen engagé, businessman redoutable, le zouglouman ivoirien A'Salfo, leader du groupe Magic System, s’impose sur tous les tableaux.

Le passage d’A’Salfo ressemble à celui d’une tornade. En cette journée d’avril 2017, au Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (Femua), à Abidjan, on tente de suivre au pas de course le leader de Magic System et commissaire général du festival dans les ruelles sablonneuses de ce quartier populaire de la capitale.

En l’espace d’une heure, il a le temps d’avoir un entretien musclé avec un banquier pour débloquer le cachet de Black M, de foncer sur le « village des enfants » pour lancer un concert, de faire corriger sur un mur le sigle d’un sponsor auquel manque une lettre, de serrer la main d’une dizaine de notables, de se prêter au jeu du selfie avec une trentaine de fans, de poser en tenue de cycliste pour promouvoir les véhicules verts, de tendre une liasse de billets à des musiciens de rue, de répondre aux questions de trois médias différents et d’engloutir quelques chocolats pour faire de la publicité à la filière ivoirienne.

L’Ivoirien de 39 ans a aussi fait des choix déterminants et pas toujours consensuels pour se hisser au sommet

Cette capacité à être sur tous les fronts a assurément compté dans l’ascension de Salif Traoré. Ainsi qu’une force de travail peu ordinaire : son manager, Berny, assure d’ailleurs qu’il est capable de l’appeler à 2 heures du matin pour lui soumettre une idée… Mais, au-delà, l’Ivoirien de 39 ans a aussi fait des choix déterminants et pas toujours consensuels pour se hisser au sommet.

Premier Gaou, succès capital

D’abord musicalement. « À la base, A’Salfo n’est certainement pas la plus belle voix d’Abidjan, estime Philippe Kla, journaliste culturel à linfodrome.com. Mais il a su capitaliser sur le succès de Premier Gaou (300 000 singles vendus rien qu’en France). En mixant le zouglou avec d’autres genres musicaux, il s’est vu reprocher de dénaturer le zouglou “authentique”, mais il a réussi à séduire un public international. »

La Sacem révèle ainsi que le single Même pas fatigué, avec le chanteur de raï algérien Khaled, a permis à Magic System d’être le groupe touchant le plus de droits d’auteur en France pour l’année 2010, devant d’énormes « machines à tubes » américaines comme The Black Eyed Peas et Pitbull.

En 2015, les quatre garçons dans le vent d’Abidjan se hissent à la 6e place du même palmarès grâce au titre Magic in the Air, avec cette fois le Marocain Chawki en featuring…

Pragmatisme sans états d’âme

Interrogé sur ces métissages controversés, le leader de Magic System fait preuve d’un pragmatisme sans états d’âme. « Aujourd’hui, sur la scène musicale, ce n’est pas le groupe le plus original ou le plus exotique qui intéresse les médias et les “consommateurs”. Nous avons dû nous adapter pour créer des ouvertures », reconnaît le chanteur, qui estime néanmoins être resté fidèle « à l’esprit, à la philosophie du zouglou » en continuant, derrière une musique festive, à faire passer des messages en faveur des populations les plus défavorisées.

Mon exil en France est professionnel, je suis parti pour mener une carrière, mais je pense à terme revenir définitivement à Abidjan » confie l’artiste

Autre choix parfois décrié, celui de privilégier les scènes européennes. « Mon exil en France est professionnel, je suis parti pour mener une carrière, mais je pense à terme revenir définitivement à Abidjan », confie l’artiste, qui a acquis la double nationalité. Le Magic Tour, la tournée africaine célébrant les 20 ans du groupe, a permis de redresser la barre.


>>> À LIRE – D’Abidjan au succès international, Magic System fête ses 20 ans


Une stratégie pour satisfaire les fans de la première heure… car le groupe, qui réalise en moyenne 50 dates par an, aurait pu se contenter de surfer sur son seul succès dans les pays « du Nord ». « La demande reste extrêmement forte, précise Berny, leur manager. Rien que ce matin, en ouvrant mon ordinateur, j’ai reçu des e-mails pour trois concerts… alors que l’on discute déjà d’une proposition en Allemagne et en Israël. »

En 2017, le groupe a néanmoins assuré un peu moins de dates que d’habitude, mais seulement parce qu’A’Salfo devait enregistrer les émissions de The Voice Afrique francophone, où il était jury. « Cette émission était fondamentale pour lui, précise Berny : Salif s’est fixé pour mission de repérer et d’accompagner les futurs Magic System. »

Le succès du tout récent single Kelly (plus de 200 000 vues sur YouTube en moins de dix jours), avec le groupe de zouglou Revolution, l’a rassuré. « Si demain je dois arrêter la musique, je sais que vous êtes là ! » leur aurait-il confié. En même temps, A’Salfo n’oublie pas l’ancienne génération.

Au dernier Femua, il a ainsi remis sur le devant de la scène une « maman » de la musique ivoirienne : Sidonie la Tigresse. « Ces coups de pouce expliquent que, même si ses relations sont parfois tendues avec d’autres zougloumen, il est très apprécié du milieu musical ivoirien en général », confie le manager d’un groupe.

Son festival lui permet en outre d’offrir aujourd’hui aux artistes africains une couverture internationale sans précédent, avec la présence – assurée à ses frais – de médias suisses, américains, allemands, espagnols et évidemment français à l’événement.

« Mon parti, c’est Magic System ! »

Si A’Salfo a duré, c’est aussi parce que le musicien a su se changer en diplomate. « C’est un fin stratège qui s’est rapproché des partis sans apparaître comme un partisan, explique un organisateur de festivals. Il déjeunait régulièrement avec Laurent Gbagbo ; aujourd’hui, c’est avec la première dame ; le président lui-même est à son écoute. Il est à l’opposé de la radicalité d’un Tiken Jah Fakoly, et pourtant aussi proche du peuple. Quelque part, il incarne la réconciliation. »

Olivier pour Jeune Afrique

Certains ont prêté à A’Salfo des ambitions politiques. Mais l’intéressé a toujours démenti. « Je ne veux pas adhérer à un parti, j’ai peur d’être anéanti par ça. Mon parti, c’est Magic System ! Nous ne sommes que quatre, mais nous sommes parfois plus efficaces qu’une organisation politique. »

Ce qui compte pour le leader ? « Avoir la capacité d’agir sur le social, pour la population. C’est de là que nous venons, c’est grâce à elle que nous avons eu du succès, et nous voulons lui en rendre une part. Je n’aurais jamais créé le Femua s’il n’avait pas eu un volet social. »

Le groupe d’A’Salfo ne fait peut-être pas encore un parti, mais est déjà un ministère qui pallie les failles de l’État ivoirien

Équipements d’hôpitaux, d’orphelinats, de pouponnières ; dons aux réfugiés ; construction d’écoles primaires et maternelles… Le groupe d’A’Salfo ne fait peut-être pas encore un parti, mais est déjà un ministère qui pallie les failles de l’État ivoirien ou au moins l’aide à remplir ses missions.

« Grâce aux écoles Magic System, ce sont 1 800 enfants qui sont scolarisés, avance fièrement l’ambassadeur de l’Unesco. Grâce à la bibliothèque de l’école d’Anoumabo, la littérature vient aux enfants… alors que nous, quand nous étions petits, devions prendre le bus pour aller lire Victor Hugo au Centre culturel français. »

Prochain chantier ? Le dépistage des problèmes de vue dans les établissements scolaires. « Des tests ont montré que 66 % des élèves du CP au CM2 ne voient pas ce qui est écrit au tableau », s’inquiète-t-il.

Négociateur intraitable

A’Salfo ne pourrait pas avancer sur ce terrain social sans une solide assise financière. Les premières éditions du Femua ont d’ailleurs été assurées uniquement grâce aux royalties perçues par le groupe. « Nous n’avions pas le moindre sponsor, il fallait louer nous-mêmes les groupes électrogènes ! » se souvient Berny.

L’argent reste donc le nerf de la guerre. « Salif est un businessman redoutable, confie un agent culturel. Je me souviens d’un concert pour lequel on tentait de négocier les conditions à la baisse. A’Salfo est devenu très sec : “Vous avez déjà signé le cahier des charges, maintenant c’est à prendre ou à laisser !” Il était prêt à tout laisser tomber à quelques jours de la manifestation, on a cédé. »

La fermeté de l’homme d’affaires peut cependant être tempérée par ses convictions. Selon nos sources, les concerts de Magic System se négocient entre 20 000 et 40 000 euros (une somme dont il faut déduire 48 % de charges pour les dates françaises).

Parfois le groupe – constamment sollicité dans ce sens – peut accepter de jouer gratuitement pour soutenir un projet

Mais parfois le groupe – constamment sollicité dans ce sens – peut accepter de jouer gratuitement pour soutenir un projet, comme pour la 7e édition du concert pour la Tolérance, sur la plage d’Agadir, devant près de 200 000 personnes.

Fortune personnelle

Naturellement, la fortune personnelle de cet enfant d’ouvrier devenu l’artiste le plus influent de Côte d’Ivoire alimente tous les fantasmes. Un journal, s’appuyant sur ses droits d’auteur, le voyait multimilliardaire en francs CFA dès 2005… L’information, reprise partout, est en fait invérifiable, la Sacem ne communiquant pas ce type de données.

Je suis un entrepreneur culturel, résume A’Salfo

Très discret sur le sujet, A’Salfo évoque simplement une résidence en France, dans les Yvelines, une autre à Deux-Plateaux. « Je suis un entrepreneur culturel », résume-t-il, laconique. Sa structure Gaou Productions, SARL au capital de 50 millions de F CFA, propose une palette extrêmement variée d’activités, allant de l’organisation de concerts au lobbying en passant par le street marketing.

Un restaurant est géré par son épouse, Hélène Moya Aka (qui supervise aussi la tambouille pour les professionnels lors du Femua). Il loue des biens immobiliers à Abidjan après avoir un temps tenté l’aventure d’un bar - night-club, la Case blanche, devenu le Live 7, à Cocody… Pour le reste, on s’épuise en conjectures, d’autant que ses proches sont aussi peu diserts que lui sur le sujet.

C’est avant tout un bon mari, un bon père et qui est même capable d’organiser des retours de tournée pour pouvoir aller chercher ses trois filles à l’école » lance Berny, manager des Magic System

A’Salfo est fidèle aux siens, et ils le lui rendent bien. « C’est avant tout un bon mari, un bon père qui n’oublie pas ses trois filles et qui est même capable d’organiser des retours de tournée pour pouvoir aller les chercher à l’école », lance Berny. Le succès de Magic System même s’appuie sur une amitié de plus de vingt ans.

Quant au quartier d’Anoumabo, malgré le déménagement des gros concerts du Femua sur le site de l’INJS cette année, Salif Traoré ne compte pas l’abandonner. « On pourrait tout à fait envisager un Femua Carnaval, un défilé dans les rues, qui serait profitable à tout le monde », imagine l’entrepreneur.

La famille, les amis, le quartier

Sa ténacité et sa générosité font des émules. Des membres de son équipe paient eux-mêmes leurs billets d’avion pour le festival, car, expliquent-ils, « ça fait un peu plus d’argent pour les écoles et les hôpitaux ». Le bon déroulement du Femua repose sur la bonne volonté de 120 bénévoles.

A’Salfo est un inspirateur. C’est grâce à lui que j’ai compris qu’on pouvait faire de grandes choses pour les gens sans forcément être un politique » confie Soprano

Et le rappeur d’origine comorienne Soprano refuse de recevoir un cachet pour venir au festival. « A’Salfo est un inspirateur, confie-t-il. C’est grâce à lui que j’ai compris qu’on pouvait faire de grandes choses pour les gens sans forcément être un politique. »

Le leader de Magic System est plein de gratitude : « Si demain Soprano veut faire un Femua aux Comores, on sera là ! » C’est peut-être aussi ça, la « formule Magic » d’A’Salfo : avoir réussi à créer autour d’un projet généreux un réseau de soutiens et d’amitiés qui finissent parfois par servir.


Avec Dominique Ouattara, une amitié présidentielle

Sia Kambou/AFP

A’Salfo rencontre pour la première fois Dominique Ouattara lors d’un concert donné à l’Apollo Theater de New York, le 11 octobre 2008. À ce moment, l’épouse d’Alassane Ouattara n’est pas encore la femme d’un président, mais elle a déjà créé la fondation Children Of Africa (et Nostalgie Côte d’Ivoire, la première station musicale du pays).

Le chanteur et la « dame au grand cœur » (dixit Salif Traoré) se parlent en marge du concert. Le courant passe aussitôt. Depuis, ils n’ont cessé de se soutenir… « Trop », pour les détracteurs du chanteur, Magic System créant par exemple un single pour la fondation et Mme Ouattara mettant à disposition du Femua un bibliobus pour les enfants.

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