Politique

Anas, le Zorro du Ghana

Le journaliste d’investigation lors d’une interview, en juin, à Accra. © francis kokoroko/REUTERS

Ce vengeur masqué traque les corrompus sans relâche. Sa méthode : des enquêtes en caméra cachée. Ses dernières « victimes » en date : les dirigeants du foot national.

Il a réussi l’exploit d’être à la fois le journaliste ghanéen le plus connu du monde et le moins reconnaissable. Depuis vingt ans, les enquêtes filmées en caméra cachée de ce lanceur d’alerte un peu particulier défraient la chronique.

Pourtant, son visage n’est connu que de ses proches. Anas Aremeyaw Anas le dissimule sous un long voile de perles. Une sorte de masque devenu, au Ghana, un symbole de la lutte contre la corruption.

Une bombe pour le foot ghanéen

Fruit de deux ans d’enquête, son dernier documentaire, rendu public début juin, a eu l’effet d’une bombe pour le football ghanéen, qu’il a littéralement désintégré. Et il pourrait donner quelques sueurs froides aux responsables de plusieurs fédérations africaines. On y voit des dizaines d’arbitres ainsi que des dirigeants de la Ghana Football Association (FA Ghana) recevoir des pots-de-vin et promettre, en échange, d’influencer la sélection d’arbitres ou de truquer le résultat de certains matchs.

Pour piéger Kwesi Nyantakyi, le président de la fédération, des collaborateurs d’Anas se sont fait passer pour des investisseurs potentiels. Filmé alors qu’il acceptait un « cadeau » de 65 000 dollars et négociait une commission de 20 % sur des contrats juteux, Nyantakyi a été suspendu le 8 juin.


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Ce n’est pas la première fois qu’une enquête de ce journaliste, âgé d’une quarantaine d’années, a de telles répercussions. En 2015, son travail sur le système judiciaire ghanéen avait conduit au limogeage de dizaines de juges.

Fils de militaire

Issu d’une famille de militaires, Anas Aremeyaw Anas a grandi dans un baraquement de l’armée à Accra et a été choqué par la manière dont les soldats traitaient les plus faibles. « Ces injustices m’ont horrifié », confie-t-il à JA. Après des études de droit et de journalisme, il fait ses débuts à la fin des années 1990 au Crusading Guide – un quotidien dont il détient aujourd’hui 40 % des parts.

« En 1999, je tenais ma première grosse histoire, celle de policiers qui acceptaient de l’argent des vendeurs ambulants. Comme tout le monde savait que ces pratiques existaient, je me suis dit qu’il fallait que je traite le sujet d’une manière différente pour qu’il ait le plus d’impact possible. J’ai donc décidé de me faire passer pour un vendeur », raconte-t-il.

Depuis, Anas a délaissé la presse écrite pour réaliser des dizaines d’enquêtes en caméra cachée. « Le journalisme classique ne fait pas bouger les choses. Être infiltré permet d’apporter des preuves tangibles, que les puissants ne peuvent pas contester devant les tribunaux. Mon but est de donner des noms, de faire peser la honte [sur ces responsables] et de [les] conduire en prison », poursuit-il.

Mise en scène

Salué par son compatriote Kofi Annan, ex-secrétaire général de l’ONU, et par Barack Obama, l’ancien président américain, le travail d’Anas ne laisse personne indifférent au Ghana. Ses méthodes, parfois à la limite de la déontologie, sont souvent décriées. Peu après la sortie de son dernier documentaire, un député du New Patriotic Party (NPP, au pouvoir) l’a accusé de corruption et a demandé sur une radio locale qu’il soit « pendu ».


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Sidéré, à chacune de ses enquêtes, du niveau qu’atteint la corruption sur le continent africain, le journaliste assume : « Chacun pense ce qu’il veut. Mais que proposent ceux qui me critiquent ? Quelles sont leurs solutions pour lutter contre ce fléau ? Je ne fais pas cela de gaieté de cœur, mais parce que c’est important pour mes compatriotes. À partir du moment où j’ai choisi un sujet, je fais tout pour que l’impact soit le plus grand possible. Le journalisme tel que je le pratique est le résultat de la société dans laquelle je vis. »

Souvent acteur de ses propres documentaires – il a simulé la folie pour entrer dans le plus grand hôpital psychiatrique du Ghana –, Anas Aremeyaw Anas a très vite compris l’importance de la mise en scène. Lorsque, en 2015, Samuel Darko, un journaliste ghanéen de la BBC – devenu depuis l’un de ses avocats –, lui avait demandé en pleine interview de découvrir son visage, Anas s’était exécuté. Laissant apparaître… un masque en silicone.

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