Politique

Algérie : Abderrazak Makri, islamiste présentable

Au siège de son parti, le Mouvement de la société pour la paix, à Alger. © RYAD KRAMDI

Il s’inspire des modèles de gouvernance turc et malaisien. Parle beaucoup d’économie, un peu de réformes institutionnelles, jamais de charia. Et pourrait convoiter El Mouradia. Rencontre.

Le président du Mouvement de la société pour la paix (MSP) aime à dire qu’il n’est pas homme à frayer avec le pouvoir. Qu’il n’est pas au service d’un clan et qu’il n’a que faire des strapontins. Le tête-à-tête du ­mercredi 10 mai 2017 au Palais du gouvernement avec le Premier ministre d’alors, Abdelmalek Sellal, aura été l’occasion de le répéter.

Au lendemain de législatives largement remportées par le duo FLN-RND, Sellal propose en effet à Makri d’entrer au gouvernement. Sourire du principal intéressé. Il explique poliment que le temps où le MSP acceptait des alliances avec le pouvoir est révolu. Le mouvement n’a-t-il pas quitté l’alliance présidentielle en janvier 2012, après huit ans de soutien indéfectible à Bouteflika ?

À l’issue du rendez-vous, Makri promet tout de même de consulter le Majlis el-Choura (conseil consultatif) du MSP, l’instance suprême du parti. Le cénacle, qui regroupe tous les dirigeants du mouvement, est partagé. Une frange veut saisir la main tendue par le pouvoir. « Des opportunistes qui roulent pour leurs propres intérêts », commente Makri. Une deuxième refuse tout dialogue et propose même de ne plus siéger au Parlement. Une dernière tendance privilégie la voie de l’apaisement. Quant à Makri, son choix est fait. Si le Majlis el-Choura décide de réintégrer le gouvernement, il démissionnera. Pas question de se renier pour quelques portefeuilles ministériels. Mais il n’aura pas à le faire. Quarante-huit heures plus tard, l’offre de Sellal est rejetée.

Réélu à la tête du MSP

Un an plus tard, Makri n’a pas changé de position. Sa conviction est même renforcée : à 58 ans, le voilà résolument installé dans le camp de l’opposition. Réélu triomphalement le 13 mai pour un second quinquennat à la tête du MSP – avec 74 % des voix –, l’homme rêve désormais d’incarner l’alternative à un système qu’il juge à bout de souffle, inapte à la gestion du pays, voire dangereux pour sa stabilité. Dans le quartier du Golfe, son bureau, situé au dernier étage de l’immeuble qui abrite le siège du MSP, surplombe le palais présidentiel d’El Mouradia.

Makri reçoit sans protocole autour d’un plateau de pâtisseries orientales. Celui qui ignore tout du parcours de ce médecin, ou de l’histoire de sa formation fondée en 1989 par Mahfoud Nahnah, aura du mal à voir en lui le chef de file du principal parti islamiste algérien. Makri, qui ne cultive pas le profil « frère musulman », porte costume et cravate. Il se défend même d’appartenir à ce courant rigoriste né en Égypte, avant d’essaimer dans le monde musulman.

Dans son discours, le vade-mecum islamique a été raboté, évacué, expurgé. Fini les références à la charia ou au califat. « Nous ne voulons pas imposer notre vision de la religion, explique Makri. L’islam doit être éloigné des joutes politiques. Il n’y a pas un modèle à copier, mais des expériences, islamiques ou non, dont il faut s’inspirer. Nous regardons ce qui se passe en Malaisie, en Turquie, au Vietnam, au Brésil ou en Pologne. »

Critique des institutions et du gouvernement

N’attendez donc pas de lui qu’il parle des heures durant de l’islam, qu’il évoque la charia ou cite des versets du Coran pour appuyer son argumentaire. Makri préfère discourir sur la crise économique qui frappe l’Algérie depuis la chute des cours du pétrole, déplorer la dépendance vis-à-vis de la rente pétrolière, se désoler du délitement des institutions et dénoncer l’incurie des gouvernants.

Pour mesurer le virage opéré par le MSP, il faut se rappeler que vingt-cinq ans plus tôt ses dirigeants n’avaient qu’un slogan à la bouche : « L’islam, c’est la solution. » Aujourd’hui, les références au Coran et à la Sunna (traditions prophétiques) ont presque été bannies du discours de Makri et de ses ouailles. « Les Algériens ont changé, et nous avec, explique-t-il. L’Algérie de 1990 n’est plus celle de 2018. Les mentalités ont évolué, des générations sont parties, d’autres sont arrivées avec de nouveaux défis, de nouveaux besoins et de nouvelles visions du monde. Nous devons être au diapason. »

Habileté et realpolitik, sans doute. Désir d’incarner un islam politique soft et light, peut-être. Une volonté, à coup sûr, de se démarquer de l’héritage violent et criminel du Front islamique du salut (FIS). Quoi qu’il en soit, les islamistes du MSP ne suscitent plus la méfiance ou le rejet que pouvaient provoquer leurs anciens concurrents du FIS.

Il ne développe pas un discours religieux rigoriste mais un discours politique, décrypte le ­diplomate Abdelaziz Rahabi

Abderrazak Makri, père de huit enfants et jeune grand-père, est celui qui ­symbolise le mieux cette mue. « Il ne développe pas un discours religieux rigoriste mais un discours politique, décrypte le ­diplomate Abdelaziz Rahabi, qui l’a ­longuement côtoyé au sein de l’Instance de ­concertation et de suivi de l’opposition (Isco, qui rassemble plusieurs dizaines de partis depuis 2014). Il a eu l’intelligence de s’éloigner du dogmatisme et ­d’adhérer aux idées de convergence de ­l’opposition. Il a aussi tiré les leçons de l’échec des islamistes en Algérie, en Égypte et en Tunisie. »

Makri a surtout pris ses distances avec les anciens milieux d’affaires du MSP qui ont profité d’une stratégie d’entrisme. Avant lui, le parti était en effet un partenaire constant et consentant de Bouteflika, de ses programmes et des divers gouvernements nommés puis démis. C’était du temps de Bouguerra Soltani.

Le résultat de ce long compagnonnage avec le pouvoir ? Une crédibilité mise à mal par les scandales de corruption et de malversations qui ont éclaboussé les ministères gérés par les islamistes, comme ceux du Commerce, des Travaux Publics ou de la Pêche. Le mouvement continue d’ailleurs à faire les frais de la réputation infamante que traîne l’ex-ministre Amar Ghoul dans le dossier de l’autoroute Est-Ouest, même si l’intéressé a quitté le parti en 2012 pour créer une autre formation. Principal atout de Makri : il n’est pas comptable de l’héritage de Soltani.

Le respect de l’alternance au pouvoir est au fondement de la démocratie. Le refus de l’alternance engendre toutes les dérives, tranche Makri

« Il a fait le ménage autour de lui, assure un vétéran. Il s’est débarrassé des brebis galeuses et a rajeuni le parti en faisant monter des nouveaux. Il s’est entouré d’un panel d’experts qui l’abreuve de rapports et de notes de synthèse. Il donne l’image d’un homme intègre et en rien impliqué dans les affaires de son prédécesseur. On ne peut pas être dans l’opposition si on traîne des casseroles. »

Sur le mariage de raison et d’intérêts durant les trois mandats de Bouteflika, Makri fait même une autocritique et admet des erreurs : « Nous avons trop ménagé le pouvoir. Trop de concessions. Nous n’avons pas été assez critiques sur de nombreuses questions liées à la gouvernance, au gaspillage ou aux affaires. »

À ses yeux, l’une des erreurs les plus emblématiques a été le blanc-seing donné à la révision constitutionnelle de novembre 2008, qui a fait sauter le verrou de la limitation des mandats et permis à Bouteflika de se maintenir encore au pouvoir, malgré son âge avancé et une santé chancelante. « Le respect de l’alternance au pouvoir est au fondement de la démocratie, tranche Makri. Le refus de l’alternance engendre toutes les dérives. »

Des références éloquentes

Le chef du MSP ne cache pas son admiration pour le président turc, Recep Tayyip Erdogan. Ceux qui se sont opposés à sa récente visite en Algérie, comme l’écrivain Kamel Daoud, sont à ses yeux des « traîtres et collaborateurs qui renient leur culture ». Réponse de Daoud : « Si Erdogan est votre rêve, moi je rêve de liberté. »

Le Premier ministre malaisien, Mohamad Mahathir, fait aussi partie des références de Makri : « Il est l’architecte de la modernisation de la Malaisie. Il a préféré être dans l’opposition pendant quinze ans plutôt que de rester dans un gouvernement à la dérive. Revenu au pouvoir avec une coalition d’opposants, il a libéré les prisonniers politiques, restauré les libertés, récupéré l’argent du gaspillage, promis de lutter contre la corruption, baissé les impôts et s’est engagé à quitter ses fonctions après deux ans. C’est un exemple à suivre. »

Le laïus sur Mahathir soulève des questions. Makri a-t-il des ambitions présidentielles ? Sera-t-il candidat à la magistrature suprême en avril 2019 ? S’oppose-t-il à une cinquième campagne de Bouteflika ? « Le débat n’est pas autour des personnes mais des programmes pour sortir le pays de cette crise », coupe-t-il d’emblée. L’Algérie a selon lui besoin d’un consensus négocié entre le pouvoir et l’opposition pour une période de transition. Le package comprendrait un lot de réformes ­politico-économiques à mener rapidement pour surmonter les effets de la crise.

Potentiellement candidat ?

Objectif : créer les conditions d’une élection transparente qui garantirait une alternance pacifique. « Ces réformes exigent des sacrifices que les Algériens accepteront s’ils ont confiance en leurs gouvernants, anticipe-t-il. Sans vraies réformes économiques, pas de stabilité politique. Nous devons nous asseoir autour de la même table, passer outre nos divergences et trouver un accord dans l’intérêt du pays. Si le régime sombre, nous coulons avec lui. »

« Nous sommes prêts à mettre de côté nos ambitions personnelles, plaide Makri. Mais si ma ­proposition n’emporte pas l’adhésion, la voie sera libre. Nous aurons alors notre mot à dire à l’occasion de la prochaine ­présidentielle. » Potentiellement candidat ? Il ­sourit encore et botte en touche. Le ­dernier mot reviendra au Majlis el-Choura, qui aura à choisir entre les multiples talents du parti, explique-t-il. Mais le triomphe de Makri, victime dernièrement d’un ­accident de la route sans gravité, au dernier congrès du parti laisse peu de doutes sur l’identité de celui qui sera choisi le moment venu.


Mohamad Mahathir, « un exemple à suivre »

Chef du gouvernement pendant vingt-deux ans (de 1981 à 2003), Mohamad Mahathir a été l’artisan de la modernisation accélérée de la Malaisie, qu’il a spécialisée dans l’assemblage de produits high-tech tout en promouvant la finance et les télécommunications. Musulman d’une orthodoxie sourcilleuse – « Il n’y a aucune sécularisation possible dans l’islam », déclare-t-il en 2013 –, il n’en combat pas moins avec détermination les réseaux malaisiens d’Al-Qaïda. Son action en la matière lui vaut des critiques pour violation des droits de l’homme.

Âgé de 92 ans, il est revenu au pouvoir en mai 2018 à la faveur de son discours anticorruption, qui vise en particulier le Premier ministre sortant, Najib Razak.

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