Culture

Rwanda : Chez Lando à Kigali, hôtel historique

Chez Lando à Kigali. © Ndizihiwe/Afrikimages Agency pour ja

Cet hôtel-restaurant chargé d’histoire demeure une enseigne réputée à Kigali, que l’on y passe en pèlerinage, pour un rendez-vous d’affaires ou simplement pour y déguster des brochettes de chèvre.

À l’entrée de ce sanctuaire, classé site historique, nulle plaque commémorative mais une banale enseigne commerciale. Chez Lando, comme ailleurs dans le Rwanda post-génocide, on a depuis longtemps séché ses larmes pour regarder droit devant soi. Dans le quartier de Remera, à Kigali, seuls les initiés savent combien cet hôtel-restaurant est chargé d’histoire.

En apparence, pourtant, il ne s’agit que d’un complexe hôtelier parmi tant d’autres, alliant bar-restaurant en plein air et hôtel. Dans les assiettes, des brochettes de chèvre ou des pizzas ; dans les verres, des bières tièdes ou fraîches ; sur les murs, deux écrans de télévision qui attirent une foule dense les soirs de match important ; là, une table de billard…

En 1993, un lieu prisé des partisans de l’opposition

Au mitan des années 1980, Landoald Ndasingwa, dit Lando, est un jeune professeur de lettres modernes qui, après avoir décroché son diplôme au Canada, est revenu vivre dans son pays natal avec son épouse, Hélène, rencontrée outre-Atlantique. L’homme est tutsi, à une époque où ce pedigree vaut excommunication dans un pays ayant instauré un apartheid qui ne dit pas son nom au profit du « peuple majoritaire » – les Hutus.

Soumis aux brimades réservées aux siens dans la fonction publique, Landoald Ndasingwa investit dans ce lieu, dont il fera rapidement l’un des carrefours nocturnes de la capitale rwandaise. Modeste auberge à l’origine, Chez Lando voit le jour en 1986, dans un Rwanda encore soumis à un régime de parti unique.

Entre 1990 et 1993, alors que le pays bascule dans la guerre civile et que l’opposition revendique le multipartisme, puis le partage du pouvoir, Lando se lance en politique. En 1991, il crée le Parti libéral (PL), qui deviendra l’un des principaux mouvements d’opposition au président hutu Juvénal Habyarimana. En parallèle, Chez Lando devient un lieu prisé où se rencontrent, autour d’une bière et d’un plat de brochettes, expatriés et Rwandais – notamment les partisans de l’opposition.

Landoald Ndasingwa sur la liste noire du régime

« À l’époque où le multipartisme a commencé à germer au Rwanda, on pouvait y croiser les cadres des principaux partis d’opposition : Faustin Twagiramungu ou Agathe Uwilingiyimana, du MDR [Mouvement démocratique républicain], Félicien Gatabazi, du PSD [Parti social-démocrate] », se rappelle Pyo Byabagamba, ami de Lando et habitué des lieux depuis toujours.

À la fois bar et « barbecue », hôtel modeste (cinq bungalows à l’origine) et dancing prisé où se pressent, le week-end, de nombreux Kigalois, Chez Lando marque de son empreinte la crise politique des années 1990. Mais son fondateur, trop idéaliste et frondeur, figure sur la liste noire du régime.

« Le soir du 6 avril 1994, je me trouvais Chez Lando, où nous regardions la demi-finale de la Coupe d’Afrique des nations, se souvient Pyo Byabagamba. Comme le lieu est proche de l’aéroport, nous avons entendu l’explosion des deux missiles qui ont abattu l’avion présidentiel. » Alors employé de la Banque commerciale du Rwanda, le jeune homme se carapate chez lui. Une partie de sa famille est décimée dès le 7 avril.

L’hôtel nous a permis de venir en aide à des rescapés qui avaient tout perdu

Le lendemain, lorsqu’il rejoint, non loin de là, le stade Amahoro, devenu un gigantesque camp de réfugiés, Pyo apprend la triste nouvelle : son ami Lando a été froidement exécuté par des militaires rwandais, aux premières heures des massacres, ainsi que son épouse canadienne et leurs deux enfants, Patrick et Malaïka.

Au lendemain du génocide, Anne-Marie Kantengwa, l’une des deux sœurs de Lando, qui a survécu, décide de ressusciter le lieu, alors occupé par la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (Minuar). « Nous étions prêts à nous exiler, au Canada ou en Belgique. Mais quand je suis retournée à Kigali pour enterrer nos proches et que j’ai vu les ruines, c’était terrible. Je ne pouvais pas laisser les choses ainsi. Louise, qui vivait aux États-Unis, nous a aidés à relancer l’hôtel et le restaurant, en mémoire de notre frère. » Louise, c’est Louise Mushikiwabo, la sœur cadette d’Anne-Marie et de Lando. Ministre rwandaise des Affaires étrangères, elle est aujourd’hui candidate au poste de secrétaire général de l’OIF.

Pour Anne-Marie Kantengwa, ressusciter Chez Lando est une façon d’honorer les morts. Mais c’est aussi un moyen de perpétuer la vie. « L’hôtel nous a permis de venir en aide à des rescapés qui avaient tout perdu et qui avaient besoin d’un peu d’espoir et de compassion. Et personnellement, ça m’a donné une raison de vivre après le génocide. »

Comme un pélerinage

Par étapes, elle défriche, plante arbres et fleurs, rénove et agrandit les lieux. Aujourd’hui, Chez Lando emploie 150 personnes, et sa capacité d’accueil s’élève à 82 chambres. « L’atmosphère est restée fidèle à celle que mon frère y avait instaurée : on y trouve des clients de toutes origines, c’est une vraie mosaïque. Lando était un homme universel. »

Nombre d’habitués y viennent comme en pèlerinage, tels Pyo Byabagamba, qui aime y faire escale après sa journée de travail, ou l’avocat belge Bernard Maingain, qui avait fréquenté Lando et d’autres leaders de l’opposition au début des années 1990. « Après le génocide, symboliquement, j’ai décidé qu’à chaque fois que je séjournerais à Kigali je descendrais Chez Lando. Afin que son sacrifice ne soit pas vain. »

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