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Cet article est issu du dossier «Maroc 2026 : une défaite prometteuse ?»

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Diplomatie

Maroc 2026 : les raisons d’un échec

Le président marocain de la fédération de football president Fouzi Lekjaa à la tribune, lors du congrès à Moscou pour la désignation du pays hôte de la coupe du monde 2026, le 13 juin 2018. © Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA

Candidat pour organiser le Mondial 2030, le Royaume doit apprendre de ses erreurs pour mettre toutes les chances de son côté. Zoom sur les limites de sa candidature.

En campagne, jusqu’à la toute dernière minute. Le 12 juin, à Moscou, la délégation marocaine s’engouffre dans le hall de l’hôtel Baltschug Kempinski. Un journaliste du New York Times s’amuse de la voir talonnée, quelques minutes plus tard, par l’équipe américaine. Objectif : convaincre les dernières fédérations encore indécises.

Le lendemain matin, première contrariété pour le dossier Maroc 2026. À 9 h 30, heure moscovite, le Ghana est exclu du vote en raison d’un scandale de corruption qui vise la fédération. Le pays avait annoncé sa volonté de soutenir la candidature marocaine. Mauvais présage ? Deux heures plus tard, la candidature United, qui rassemble le Canada, les États-Unis et le Mexique, l’emporte par 134 voix contre 65 pour le Maroc. Cinglant.

Le dossier a été monté un peu dans l’urgence, reconnaît un membre de l’équipe chérifienne

Le Maroc était-il suffisamment préparé ? « Le dossier a été monté un peu dans l’urgence, reconnaît un membre de l’équipe chérifienne. Le choix, judicieux, de Moulay Hafid Elalamy (MHE) pour gérer le dossier s’est fait à la toute dernière minute. » Le ministre de l’Industrie et du Commerce, grand patron par ailleurs, a été nommé le 11 janvier par le roi Mohammed VI à la tête du comité de candidature.

Lancée en août 2017, la campagne marocaine était restée discrète, jusqu’à l’arrivée de MHE. Malgré une spectaculaire remontada, le temps perdu ne sera jamais rattrapé : l’équipe United avait mené campagne quelques mois sans adversaire, et des tensions internes minent le comité marocain. La presse se fait l’écho des mésententes entre Moulay Hafid Elalamy et Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), notamment sur la répartition des rôles.

Manque d’infrastructures

La Fifa a en outre relevé plus d’une faiblesse dans le dossier technique du Maroc. Dans son évaluation, l’organisation note que « sur les quatorze stades proposés […], neuf sont à construire ou à finaliser ». Or le volet « Stades » comptait pour 35 % dans la note globale attribuée aux candidats. Plus loin, la fédération internationale pointe « des problèmes de visibilité insuffisante [pour les supporters] dans certains stades ».

En matière d’hébergement aussi, la Fifa ne cachait pas ses inquiétudes : « Seuls deux des sites proposés – Agadir et Marrakech – satisferaient […] aux exigences minimales. » La candidature nord-américaine, elle, pouvait arguer de ses seize stades déjà construits, dont six devant être rénovés. Quelques heures après le vote du 13 juin, le comité marocain indiquait dans un communiqué que les projets lancés seraient menés à leur terme. En février, Moulay Hafid Elalamy promettait dans nos colonnes qu’« aucun dirham ne ser[ait] dépensé s’il ne [pouvait] servir in fine à la population ».

On a privilégié le foot business au détriment du développement du foot en Afrique. La Fifa a franchi un cap supplémentaire dans le capitalisme, se désole l’international marocain Abdeslam Ouaddou.

Autre handicap pour le Maroc : les revenus engendrés par l’organisation de la Coupe du monde 2026 grâce à la billetterie, l’hébergement et les droits de retransmission TV. Le royaume promettait quelque 5 milliards de dollars de recettes, contre 11 pour les pays de United. « La Coupe du monde la plus lucrative de l’Histoire ! » assurait en mai le président de la fédération américaine, Carlos Cordeiro. « Le Mondial est […] notre principale source de revenus », renchérissait le président de la Fifa, Gianni Infantino, dans le quotidien Le Monde, le 10 juin.

Pour Pascal Boniface, spécialiste de la géopolitique du sport, le message était clair : « Sans afficher un soutien public, tout un chacun, à commencer par le comité marocain, avait senti qu’Infantino penchait pour la candidature nord-américaine. » Voilà qui explique peut-être pourquoi un certain nombre de pays européens – comme l’Espagne, pour qui ballon rond rime avec gros sous – s’en sont remis à United, alors que Rabat comptait sur eux. « On a privilégié le foot business au détriment du développement du foot en Afrique, se désole l’international marocain Abdeslam Ouaddou. La Fifa a franchi un cap supplémentaire dans le capitalisme. »

La campagne offensive de United

« Dieu préserve-moi de mes amis. Mes ennemis, je m’en occupe. Suivez mon regard… » Le tweet sibyllin du 12 juin de Moncef Belkhayat, ancien ministre des Sports et membre du comité de candidature, faisait-il référence à l’activisme saoudien contre Maroc 2026 ? Les deux monarchies sont pourtant présentées comme proches, si ce n’est sœurs. Aussitôt, les réseaux sociaux se sont affolés : Turki Al Cheikh, patron du football saoudien, se serait fait le promoteur du vote United au cours d’iftar [rupture du jeûne] avec des fédérations du Golfe notamment. Malgré tout, la majorité des pays de la Ligue arabe, de Djibouti à Oman, ont voté pour le Maroc, qui a pu compter sur un soutien officiel et annoncé en amont de son voisin algérien, avec qui il est pourtant en froid.

Force est de reconnaître aussi que la campagne de United fut particulièrement offensive. Le style de Donald Trump aurait pu profiter à la candidature marocaine, tant le président américain fait figure de repoussoir en Afrique, parlant de « pays de merde », avant de sembler conditionner en avril toute aide US à un vote pour la candidature United : « Ce serait dommage que des pays que nous avons toujours soutenus fassent campagne contre la candidature américaine. Pourquoi devrions-nous les aider alors qu’ils ne le font pas en retour ? »

Des États dépendants des États Unis

« La victoire de United repose en partie sur de tout petits États, notamment des îles et des archipels des Caraïbes et du Pacifique, sans tradition footballistique et qui sont dans une relation de dépendance aux États-Unis », relève Pascal Boniface. La majorité des pays africains ont tout de même opté pour le Maroc. Insuffisant. Onze voix manquent à l’appel sur le continent, dont l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, dépendant des dollars dans sa lutte contre le VIH, ou la Namibie, un des rares pays africains à avoir bénéficié d’une hausse de l’aide US en 2017, alors que l’administration Trump fait dans le cost-killing. Le mystère du vote guinéen restait entier à l’heure où nous écrivions ces lignes.

Antonio Souaré, président de la fédération de ce pays ami du Maroc et « ambassadeur » de la candidature nord-africaine, dément avoir voté United, ce qui a pourtant été enregistré par la Fifa. Même imbroglio pour le vote libanais. « Les relations bilatérales jouent à fond pour l’attribution », résume Moncef Lyazghi, docteur marocain en politique sportive. Les supporters qui ont fait le déplacement à Moscou sont eux inconsolables : « Même les touristes ici ne comprennent pas ce vote. Les États-Unis ne portent aucun intérêt au ballon rond. »

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