Politique

Présidentielle au Mali : chefs religieux, maîtres du jeu ?

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:31

Chérif Ousmane Madani Haïdara est à la tête de l’association Ançar Dine. Ici à son domicile de Bamako, en 2013 © Emmanuel Daou Bakary

À moins de deux mois de la présidentielle, aucun des principaux dignitaires musulmans n’a encore donné de consigne de vote. Mais leur influence est telle que s’afficher à leurs côtés demeure un passage obligé pour les candidats.

Devant les objectifs, ils affichaient tous deux un large sourire. Ce 23 mai, à Bamako, Chérif Ousmane Madani Haïdara rendait visite au chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé. Le leader de l’association Ançar Dine était venu lui remettre les recommandations des chefs religieux du pays en vue de la présidentielle du 29 juillet. « Il s’agit d’une importante marque de considération », s’est aussitôt félicité le principal challenger du président sortant, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK).

Le même jour, Modibo Sidibé, ex-Premier ministre lui aussi candidat à la magistrature suprême, était reçu par l’influent Mahmoud Dicko, le président du Haut Conseil islamique malien (HCIM). Quant à IBK, il n’a pas hésité, fin janvier, à parcourir plus de 400 km pour aller présenter en personne ses condoléances au chérif de Nioro, au moment du décès de l’une de ses épouses.

Chérif Ousmane Madani Haïdara, Mahmoud Dicko et le chérif de Nioro : trois guides musulmans éminemment respectés au Mali. Le premier, représentant de l’islam malékite, compte des dizaines de milliers de fidèles au sein d’Ançar Dine. Le second, promoteur du wahhabisme, dispose de relais dans de nombreuses mosquées grâce au HCIM. Le troisième, descendant de Cheikh Hamallah, fondateur de la branche hamalliste de la confrérie tidjane, est considéré comme la figure religieuse « historique » du pays et dispose d’importantes ressources financières.

Une popularité qui fait d’eux des acteurs incontournables de la société malienne

À eux trois, ils sont capables de rassembler des foules immenses. Une popularité qui fait d’eux des acteurs incontournables de la société malienne. S’afficher à leurs côtés est donc un passage obligé pour qui rêve de s’installer au palais de Koulouba.

Groupe de pression

Pourtant, le pouvoir de ces chefs religieux reste difficile à mesurer. « Incontestablement, les religieux ont gagné en influence politique, comme tout groupe de pression qui utilise ses atouts – poids dans la société et capacité de mobilisation populaire – pour faire avancer son point de vue. Mais le religieux n’a pas pris le dessus sur le politique au Mali. Les consignes de vote des religieux ne sont pas toujours suivies, et des décisions politiques leur sont parfois attribuées à tort », concluait un rapport d’International Crisis Group qui leur était consacré en juillet 2017.

En coulisses, les principaux candidats à la présidentielle tendent à minimiser l’influence de ces religieux dans les urnes. « Ce ne sont pas eux qui font l’élection », souffle-t-on dans l’entourage d’IBK. « Ils ne suffisent pas pour être élu », renchérit un proche de Cissé.

Le soutien public de l’un d’entre eux d’ici au premier tour serait un avantage non négligeable qui pourrait faire pencher la balance en leur faveur

Il n’empêche : le soutien public de l’un d’entre eux d’ici au premier tour serait un avantage non négligeable qui pourrait faire pencher la balance en leur faveur. Ce n’est pas un hasard si, avant son meeting du 12 mai au stade du 26-Mars, à Bamako, où il a rassemblé plus de 60 000 partisans, Soumaïla Cissé s’est rendu à Nioro. Sans doute espérait-il s’attirer les bonnes grâces du chérif.

Depuis 2002

C’est lors de la présidentielle de 2002 que les religieux ont pour la première fois investi le champ politique – le Collectif des associations islamiques (CAIM) avait alors appelé à voter pour IBK. Mais ils ont vraiment démontré leur force à partir de 2009, après leur mobilisation victorieuse contre la réforme du code de la famille portée par le gouvernement.

S’opposant à un texte qu’ils estimaient contraire aux valeurs traditionnelles maliennes, leurs leaders, Mahmoud Dicko en tête, étaient parvenus à mobiliser des milliers de manifestants et à faire reculer les autorités. Surfant sur leur succès, ils s’étaient ensuite largement engagés dans la présidentielle de 2013.

Mahmoud Dicko, ex-président du Haut Conseil islamique malien, ici en 2012 à Bamako.

Mahmoud Dicko, ex-président du Haut Conseil islamique malien, ici en 2012 à Bamako. © Daou Bakary Emmanuel pour Jeune Afrique

Si Chérif Ousmane Madani Haïdara avait pris soin de ne pas donner de consigne de vote et de se tenir à l’écart du marigot, le chérif de Nioro et Mahmoud Dicko avaient appelé à voter pour IBK. Son écrasante victoire au second tour contre Soumaïla Cissé (avec plus de 77 % des suffrages exprimés) n’a fait que confirmer l’idée selon laquelle les chefs religieux constituent des alliés de poids dans la conquête du pouvoir.

Pour l’instant, aucun des trois chefs musulmans n’a donné de consigne de vote

Qu’en sera-t-il pour l’élection à venir ? Pour l’instant, aucun des trois chefs musulmans n’a donné de consigne de vote. De quoi entretenir le suspense, d’autant qu’il n’est pas sûr que le chef de l’État sortant puisse cette fois disposer d’un soutien aussi franc des religieux, avec lesquels ses relations se sont détériorées au fil du quinquennat.

Réputé proche du putschiste Amadou Haya Sanogo, tombeur du président Amadou Toumani Touré en 2012, le chérif de Nioro n’aurait guère apprécié le traitement réservé par le président à l’ancien chef de la junte, aujourd’hui en prison et en attente de jugement.

Le chérif de Nioro glisse à des confidents qu’IBK ne sera pas son candidat le 29 juillet

Puis en 2016, quand le chérif est tombé malade, son évacuation sanitaire vers Casablanca a été prise en charge par le roi du Maroc et non par la présidence malienne, ce qu’il a peu apprécié. Enfin, piqué aussi d’être peu consulté par Koulouba, il glisse à des confidents qu’IBK ne sera pas son candidat le 29 juillet.

Trop exigeants

Tout laisse à penser qu’il ne sera pas non plus celui de Mahmoud Dicko : le président du HCIM ne cesse de dire qu’il calquera son choix sur celui de son aîné de Nioro. Lui non plus ne s’est pas montré tendre avec IBK. Lors d’un meeting à Bamako, en février 2017, il l’a appelé « à se ressaisir », affirmant qu’il y avait « trop de laisser-aller dans le pays ».

Dicko reproche notamment au président les nombreuses affaires de corruption qui ont éclaboussé son mandat. « L’État fait semblant d’exister, mais il n’existe presque pas. Le mal n’est pas autre chose que la mauvaise gouvernance. On devient du jour au lendemain millionnaire ou milliardaire », ajoutait-il en janvier au micro de RFI.

Le chérif de Nioro (à gauche) est considéré comme la figure religieuse « historique » du pays

Le chérif de Nioro (à gauche) est considéré comme la figure religieuse « historique » du pays © Daou Bakary Emmanuel pour Jeune Afrique

Fin mai, alors qu’IBK recevait à Koulouba une délégation de dignitaires religieux, – dont Chérif Ousmane Madani Haïdara – pour évoquer la préparation de la présidentielle, Mahmoud Dicko manquait à l’appel.

Celui qui était le favori du chérif de Nioro et de Mahmoud Dicko en 2013 parviendra-t-il à rempiler pour cinq ans sans leur soutien ?

Dans l’entourage présidentiel, certains jugent ces deux figures de l’islam malien trop exigeantes. « Ils auraient voulu qu’IBK agisse comme ils le souhaitent, mais ils oublient une chose : c’est lui le président, pas eux », tacle un de ses collaborateurs.

Celui qui était le favori du chérif de Nioro et de Mahmoud Dicko en 2013 parviendra-t-il à rempiler pour cinq ans sans leur soutien ? Difficile à dire, mais nul doute qu’il s’agira là d’une des clés du scrutin.


Cheick Harouna Sangaré, un candidat qui a la foi

Parmi la vingtaine de candidats déclarés à la présidentielle, un se présente comme guide religieux : Cheick Harouna Sangaré. Le maire de Ouenkoro, une commune de la région de Mopti, proche de la frontière avec le Burkina Faso, est issu d’une grande famille de marabouts. Son père était un proche de Seyni Kountché, l’ancien président du Niger.

Le jeune et ambitieux président du Mouvement pour l’union des Maliens (MUM) n’a pas de base électorale nationale ni de grande coalition derrière lui, mais il joue la carte de la religion – notamment en se revendiquant proche de Chérif Ousmane Madani Haïdara – dans la course à Koulouba.