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Algérie : les séries télévisées du ramadan, un miroir de la société

Le personnage du sultan dans Acher El Achour © DR

Moins futiles et légers que de coutume, les feuilletons diffusés durant le mois sacré n’hésitent plus à aborder des sujets sensibles.

La scène a ému autant qu’elle a frappé les esprits. Suspendu aux barreaux d’une fenêtre dans la cour d’une prison, un jeune détenu tente de se donner la mort. Déboussolé, les yeux noyés de désespoir, il finit par s’électrocuter par accident.

C’est sur l’image choc de son corps inerte gisant sur le sol que se termine l’épisode 5 de la deuxième saison du feuilleton romantico-dramatique algérien El Khawa (« les frères », en français), diffusé en prime time sur la chaîne privée El Djazaïria One.

Le personnage de Jalil est devenu le symbole d’une jeunesse qui souffre d’injustice et qui n’a plus de perspectives. On est beaucoup à s’être reconnus en lui » confie Sihem, étudiante

« Je n’avais encore jamais vu une tentative de suicide à la télévision algérienne. C’est vraiment un moment fort qu’on n’est pas près d’oublier. Le personnage de Jalil est devenu le symbole d’une jeunesse qui souffre d’injustice et qui n’a plus de perspectives. On est beaucoup à s’être reconnus en lui », confie Sihem, une étudiante de 24 ans qui suit assidûment le feuilleton.

Le taux de suicide en Algérie est pourtant l’un des plus faibles au monde, à en croire l’Organisation mondiale de la santé (OMS), avec 1 235 personnes qui se seraient donné la mort en 2015. Mais le désarroi de la jeunesse y est prégnant, comme en témoigne le nombre des candidats à l’émigration.

À côté d’El Khawa, une pléthore de productions algériennes a débarqué sur le petit écran à l’occasion du ramadan. Elles se font l’écho de ce qu’est devenue l’Algérie en une décennie.

Période stratégique

Depuis quelques années, la programmation s’est considérablement enrichie. Il y en a pour tous les goûts : short comedies, sitcoms, feuilletons dramatiques, policiers, historiques et même fantastiques ! Jusqu’alors absent, ce dernier genre a fait son apparition cette année sur la chaîne publique Canal Algérie, qui diffuse Antar Weld Cheddad, une série inspirée du film américain Retour vers le futur.

À l’heure de l’iftar, c’est toujours l’humour qui se taille la part du lion

Mais, à l’heure de l’iftar, c’est toujours l’humour qui se taille la part du lion. « C’est culturel. On pense que le téléspectateur a envie de dîner devant un programme drôle et léger », estime Samir Boudjadja, responsable des programmes d’El Djazaïria One.

À la tête de Numidia TV, l’ex-chaîne d’information en continu devenue une chaîne généraliste il y a deux ans, Zine Yousfi acquiesce. « Le ramadan est une période stratégique en télévision car jamais dans l’année une cible aussi large n’est réunie. À l’heure de la rupture du jeûne, toutes les générations sont devant leur écran au même moment. »

Pour espérer se faire une place au cœur de cette bataille des audiences, la chaîne détenue par le richissime homme d’affaires Mahieddine Tahkout mise sur des « programmes fédérateurs, familiaux et humoristiques ». À l’instar de Rana Antik, une short comedy de sept minutes qui suit les péripéties de deux immigrés clandestins débarquant à Paris.

Prime à l’humour et au dialecte

« Sur le ton de l’humour, on aborde un sujet aussi sérieux que le phénomène des harraga, ces jeunes algériens qui traversent la Méditerranée sur des embarcations de fortune », explique le directeur général de Numidia TV, dont les studios flambant neufs sont installés dans le quartier de Ben Aknoun, sur les hauteurs d’Alger.

Questionner l’actualité par le prisme de l’humour, c’est la recette élaborée par Djaafar Gacem, véritable maître de la fiction télévisée algérienne. On lui doit plusieurs succès cathodiques au cours de ces quinze dernières années, parmi lesquels les comédies Nass M’lah City et Djemai Family.

L’idée de départ était de redonner le sourire aux téléspectateurs algériens en tournant en dérision les problèmes du quotidien » se souvient Djaafar Gacem

« Lorsque j’ai tourné Nass M’lah City, on sortait des années de terrorisme. L’idée de départ était de redonner le sourire aux téléspectateurs algériens en tournant en dérision les problèmes du quotidien », se souvient Djaafar Gacem, qui fait une infidélité à la télévision : il tourne, en ce moment même, son premier long-métrage à Aïn Temouchent. Intitulé Héliopolis, son film revient sur les prémices du soulèvement nationaliste du 8 mai 1945, qui menèrent aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.


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Longtemps à la traîne par rapport à ses voisines maghrébines, la production télévisuelle algérienne se renouvelle pour être de plus en plus en phase avec son époque. Pour beaucoup, l’arrivée des chaînes privées dans le paysage audiovisuel algérien au début des années 2010 a insufflé un nouveau dynamisme aux séries du ramadan.

Signe de cette petite révolution cathodique, le dialecte algérien, la deridja, supplante de plus en plus l’arabe littéraire dans les fictions. « Pour plaire, une série doit désormais adopter le même langage que celui qu’on entend dans la rue », tranche le patron des programmes d’El Djazaïria One, une chaîne qui « veut casser les codes de la télévision algérienne ».

On s’autocensure moins sur les chaînes privées que sur les publiques » estime Djaafar Gacem

Selon certains scénaristes, la multiplication des chaînes a aussi permis, dans une certaine mesure, de libérer l’écriture. « Les chaînes de télévision privées sont elles aussi surveillées. Mais c’est une soupape pour le gouvernement, qui leur laisse une certaine marge. On s’autocensure moins sur les chaînes privées que sur les publiques », estime Djaafar Gacem, qui a fondé la société de production Prod Art Films.

Clins d’œil à l’actualité

Son dernier carton d’audience, Achour El Acher, en témoigne. Grande absente de la grille des programmes cette année, cette comédie était diffusée l’an passé sur Echorouk TV. Sous ses airs de feuilleton médiéval à la Harim Sultan, la saga turque qui retrace le règne de Soliman le Magnifique, Achour El Acher est une satire politique et sociétale à l’humour corrosif.

Tout en relatant les tribulations du sultan Achour, roi fictif et facétieux qui règne sur le royaume tout aussi imaginaire des Achourites, la série dissèque en filigrane les travers de la société algérienne contemporaine.


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Les clins d’œil à l’actualité s’enchaînent : le débat sur les violences conjugales, les tricheries et les fuites lors du baccalauréat. Tout y passe, même l’état de santé du président. « Dans un épisode, on a envoyé le sultan se faire soigner à l’étranger », glisse avec malice le réalisateur.

Et de lancer : « Achour El Acher, c’est une allégorie de l’Algérie d’aujourd’hui. En installant l’intrigue au XIe siècle, on peut encore plus librement rire de nos comportements et de nos contradictions d’aujourd’hui. » La série devrait faire son retour l’an prochain. Un collège de scénaristes, associant des professionnels du métier à des blogueurs et à des journalistes, s’attelle à l’écriture de la troisième saison.

DR

Dans un style différent, le feuilleton El Khawa brise lui aussi plusieurs tabous. Entre des envolées mélodramatiques façon série dramatique turque ou syrienne et des scènes d’action assez violentes, la série raconte une réalité bien algérienne.

« Dans la première saison, on s’intéresse à la famille Mestfaoui, qui se déchire pour un héritage. Ça nous renvoie à nos propres histoires de famille. C’est assez courant dans le pays de voir des membres d’une famille se disputer pour un bien », lance Sihem, qui se dit « éblouie » par la mise en scène.

El Khawa, c’est l’Algérie de ceux qui vivent dans le luxe : les belles maisons, les belles voitures, les cafétérias chics, etc. Ça fait rêver » sourit Sihem

« On nous montre un autre visage de l’Algérie, un visage qu’on ne voit jamais. El Khawa, c’est l’Algérie de ceux qui vivent dans le luxe : les belles maisons, les belles voitures, les cafétérias chics, etc. Ça fait rêver », sourit-elle.

Prison, drogue et magouilles

Dans la deuxième saison, les auteurs vont encore plus loin. Ils s’aventurent dans des territoires où quasiment aucune série télévisée algérienne n’était allée jusqu’à présent. « On a filmé dans la prison de Blida. C’est une première en Algérie ! », se réjouit Imed Henouda, fondateur et directeur général de la société de production Wellcom.

Ce jeune producteur de 35 ans a connu un premier succès retentissant en 2013 lorsqu’il a lancé la sitcom Bibiche et Bibicha, un pastiche de la série française Un gars, une fille.

La force d’El Khawa est qu’on peut s’identifier facilement aux personnages et à leurs histoires parce que cela rappelle notre quotidien : la prison, la consommation de drogues, la maladie, les magouilles, etc. », estime Yasmine Ammari

« La force d’El Khawa est qu’on peut s’identifier facilement aux personnages et à leurs histoires parce que cela rappelle notre quotidien : la prison, la consommation de drogues, la maladie, les magouilles, etc. », estime Yasmine Ammari, chanteuse et comédienne, que le public français a découverte dans la dernière saison de l’émission The Voice.

Dans El Khawa, elle s’est glissée dans la peau de Lydia, un médecin qui diagnostique à sa meilleure amie un cancer du sein. « Je n’ai pas eu de mal à jouer ce rôle car j’ai vécu cette épreuve dans ma vie personnelle à travers ma meilleure amie, qui a perdu sa mère, emportée par un cancer. Presque toutes les familles algériennes sont concernées », confie l’actrice. Les chiffres le confirment : avec 3 500 décès par an, le cancer du sein est la première cause de mortalité chez les femmes en Algérie.


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Cette prise de risque semble en tout cas payer. Sacrée « meilleur feuilleton maghrébin » lors du Murex d’or, cérémonie de remise de prix organisée à Beyrouth chaque année, la nouvelle saison d’El Khawa était très attendue. Elle n’a pas déçu.

Chaque soir, depuis le début du ramadan, elle parvient à tenir en haleine 10 % des téléspectateurs, selon l’agence Immar. Ce qui la classe dans le top 5 des programmes les plus regardés du mois. Sur YouTube, chaque épisode enregistre plusieurs centaines de milliers de vues. L’an passé, Achour El Acher avait décroché le titre de série la plus suivie du ramadan avec 18 % de téléspectateurs chaque soir.


Polémiques… et incidents diplomatiques

Ali Chouarreb était-il pédophile ? Le feuilleton tunisien du même nom, qui retrace la vie d’une figure du banditisme, bat des records d’audience sur Ettasia TV. « Ali Chouarreb était alcoolique et pédophile », s’offusque un historien, quand une universitaire appelle à interdire le feuilleton aux enfants, en raison d’« une violence verbale exagérée ».

Pas de polémiques au Maroc, mais une tendance : sitcoms et caméras cachées réalisent les meilleures audiences. De la série Derb, de Hicham Lasri, en passant par El Khawa, de Driss Roukhe, ou encore le décoiffant Kabbour et Lahbib, à l’heure de l’iftar, l’humour potache s’invite à table sans prise de tête aucune.

Parfois, un feuilleton peut créer un incident diplomatique. La série égyptienne Abou Omar El-Masry, qui met en scène des personnages vivant au Soudan et impliqués dans des activités terroristes, a ainsi provoqué l’ire de Khartoum. Plainte officielle et convocation de l’ambassadeur égyptien au ministère des Affaires étrangères.


Ramadan business

66 %  Part d’audience des chaînes algériennes le premier jour du ramadan 2018

4 559 millions de dinars Montant total des investissements publicitaires pour le ramadan 2017

Source : Panel Immar Maghreb, 2017

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