Société

Mondial 2026 : et si Trump faisait le jeu du Maroc ?

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Par - Par Murad Ahmed
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:31

Donald Trump, en février 2017 à la Maison-Blanche. © Evan Vucci/AP/SIPA

À l’approche de la désignation du pays hôte du 23e Mondial de football, le président des États-Unis pourrait plomber la candidature nord-américaine au profit du royaume chérifien.

Rares sont les réunions internationales où la voix des petits pays, Sainte-Lucie ou les Samoa par exemple, pèse autant que celle des grandes puissances. La cérémonie à l’issue de laquelle le pays hôte du Mondial 2026 de football doit être désigné en fait partie.

Le vote a lieu ce 13 juin, à Moscou. Chaque représentant de fédération – plus de 200 – devra choisir entre deux candidatures. D’un côté, celle, conjointe, des États-Unis, du Canada et du Mexique présente un front commun. De l’autre, celle du Maroc, qui fait figure de petit poucet. Cent quatre voix sont nécessaires pour l’emporter. En théorie, le choix revient aux seuls administrateurs sportifs. Mais la politique n’est jamais loin.

Présentation du logo et du projet marocains lors d’une conférence de presse à Casablanca, le 17 mars 2018

Présentation du logo et du projet marocains lors d’une conférence de presse à Casablanca, le 17 mars 2018 © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Sur le papier, le trio américain est favori grâce à ses stades XXL, ses infrastructures et la promesse de profits records. Il compte aussi sur le soutien des pays de son continent.

Mais les déclarations d’Edmund Estephane, ministre du Développement et des Sports de la petite île caribéenne de Sainte-Lucie, le mois dernier, ont ébranlé cette certitude. Il a confié que son pays soutiendrait le Maroc « à 200 % ». Lyndon Cooper, président de l’Association de football de Sainte-Lucie, a depuis tempéré les positions du ministre : « Nous soutiendrons la candidature qui profite le plus à notre pays. »

À en croire un officiel de la Fifa, le Maroc est « toujours dans la course »

La « controverse de Sainte-Lucie » a remis en question le statut de favori du trio américain. À en croire un officiel de la Fifa, le Maroc est « toujours dans la course ». Et pourrait profiter d’un facteur déterminant : le ressentiment envers Donald Trump. Un conseiller de la Fifa assure que de nombreux pays en développement hésitent à apporter leur soutien à celui qui a qualifié les États africains de « pays de merde ».

Interférences politiques

L’heure est donc aux pronostics. United 2026, la candidature favorite, devrait s’appuyer sur un fort soutien en Amérique du Nord et en Amérique du Sud, soit 45 votes potentiels.

Mais le Maroc, qui pèse 54 voix et peut même espérer des soutiens en Asie et en Europe, obtiendrait de bons résultats en Afrique. « Les États-Unis mécontentent beaucoup de monde par ici avec Trump », confie un ancien officiel européen.

La crainte d’une remontada marocaine a conduit Donald Trump à tweeter : « Ce serait une honte que les pays que nous avons toujours soutenus fassent du lobbying contre la candidature américaine. Pourquoi devrions-nous soutenir des pays alors qu’eux ne le font pas (y compris à l’ONU) ? »

Fin avril, lors d’une conférence de presse avec le président nigérian, Muhammadu Buhari, il a semblé lier accords commerciaux et organisation du Mondial 2026. « J’espère que tous les pays africains et tous les pays du monde que nous aiderons soutiendront, eux, notre candidature avec le Canada et le Mexique, a-t-il déclaré. Nous regarderons tout cela de très près. Et toute aide sera appréciée. »

Les sorties de Donald Trump pourraient se révéler contre-productives

Alors qu’elle interdit en principe les interférences politiques pendant la campagne, la Fifa se refuse à commenter les propos du président américain. Mais les sorties de Donald Trump pourraient se révéler contre-productives.

Donald Trump et son homologue nigérian,  Muhammadu Buhari, le 30 avril 2018, à Washington. Abuja soutient la candidature marocaine

Donald Trump et son homologue nigérian, Muhammadu Buhari, le 30 avril 2018, à Washington. Abuja soutient la candidature marocaine © Al drago/Bloomberg via Getty Images

Carlos Cordeiro, président de la Fédération américaine de football, balaie l’hypothèse d’un revers de main : « Je n’ai pas participé à une seule réunion où un président [de fédération] m’a dit qu’il ne voterait pas pour nous à cause de ce que [M. Trump] a dit ou non. »

Toutefois, l’équipe qui porte la candidature United a été remaniée : le chef du comité, Sunil Gulati, a été remplacé par un trio composé de représentants de chaque pays. Comme pour pousser le Canada et le Mexique sur le devant de la scène et « détrumpiser » ainsi le dossier.

Bénéfices records

En coulisses, les grandes puissances rivales sont à la manœuvre. Les Russes ont promis leur soutien au Maroc. Un cadre supérieur de l’UEFA estime que Moscou peut aussi faire pression sur les pays de « sa sphère d’influence ». « Les Russes verraient d’un mauvais œil qu’une candidature nord-américaine l’emporte à Moscou », ajoute-t-il.

United 2026 a promis de faciliter l’obtention de visas pour les officiels, supporters et joueurs

Un haut responsable asiatique affirme, lui, que les pays musulmans sont préoccupés par les restrictions à l’immigration souhaitées par l’administration américaine. En réponse, United 2026 a promis de faciliter l’obtention de visas pour les officiels, supporters et joueurs, indépendamment de leur religion ou de leur nationalité.

Lorsque la candidature conjointe des États-Unis, du Canada et du Mexique a vu le jour en avril 2017, peu auraient parié qu’elle puisse être concurrencée par celle du Maroc. La modification par la Fifa des critères d’attribution, quarante-huit heures avant la date limite du dépôt des candidatures, avait fait craindre une élimination du Maroc. Les villes hôtes doivent en effet dorénavant compter 250 000 habitants ou plus, ce qui exclurait Ouarzazate, où un nouveau stade doit être construit.

Un supporter des Lions de l’Atlas, lors d’un match amical contre la Serbie, le 23 mars.

Un supporter des Lions de l’Atlas, lors d’un match amical contre la Serbie, le 23 mars. © Action Images/PANORAMIC

Qui plus est, United 2026 promet 14 milliards de dollars [12 milliards d’euros] de revenus grâce aux droits de diffusion, au sponsoring et à la vente de billets, soit à peu près le double des précédents tournois.

United 2026 se dit prête à accueillir le Mondial dès demain

Les matchs se dérouleront dans 23 villes, dont New York, Los Angeles, Mexico et Toronto. Mais la grande majorité des rencontres, y compris la finale, auraient lieu aux États-Unis. Partout, les stades sont déjà construits. United 2026 se dit même prête à accueillir le Mondial dès demain.

L’organisation de l’édition de 2026, la première à 48 équipes, sera plus coûteuse que les précédentes, ce qui favorise l’offre américaine. Pour Carlos Cordeiro, une Coupe du monde nord-américaine attirerait des sponsors qui, depuis le scandale de corruption qui a éclaboussé la Fifa, rechignent à se voir associés à cette dernière.


>>> À LIRE – Mondial 2026 à 48 équipes : bientôt quatre places de plus pour l’Afrique ?


Le Maroc, de son côté, s’appuie sur deux atouts : la proximité des stades, qui facilitera les déplacements des supporters et des équipes, et un fuseau horaire davantage adapté aux marchés télévisuels européens et asiatiques.

Son plan d’investissement pour construire 9 stades, dont 1 de 93 000 places à Casablanca, s’élève à 3 milliards de dollars. Les dépenses totales d’infrastructures, dont deux nouvelles lignes ferroviaires à grande vitesse, atteindraient 15,8 milliards de dollars et sont déjà en grande partie budgétées dans les plans de modernisation du pays, assure le comité marocain.

Le royaume met en avant la ferveur du public marocain et « une très faible circulation des armes à feu »

Le royaume promet un bénéfice de 5 milliards de dollars, moins de la moitié que ses rivaux. Pour compenser, il met en avant la ferveur du public marocain et, en guise de tacle appuyé contre les États-Unis, « une très faible circulation des armes à feu ».

Parfum de scandale

Mais l’offre de United présente des perspectives financières exceptionnelles pour la Fifa. L’instance internationale, en pleine tourmente, a subi une perte de 191,5 millions de dollars l’an dernier, liée aux frais juridiques consécutifs à l’attribution des deux dernières Coupes du monde – Russie 2018 et Qatar 2022.

La survie politique du président de la Fifa est liée à la capacité de [l’institution à] faire rentrer des ressources financières avec la Coupe du monde » affirme Miguel Maduro

Or le Mondial fournit à la Fifa 90 % de ses revenus. Miguel Maduro, ancien président de la commission de gouvernance de l’institution, croit savoir, d’expérience, que « la survie politique du président de la Fifa est liée à la capacité de [l’institution à] faire rentrer des ressources financières avec la Coupe du monde ».

Pour prévenir tout nouveau scandale, le système de sélection des villes hôtes a été revu. « Le processus d’appel d’offres repose désormais sur des critères objectifs », explique un porte-parole. Chaque candidature est notée sur une échelle de 0 à 5 par un groupe d’inspection. Si une nation ne répond pas à deux des critères essentiels – de l’état des stades à la qualité des installations médiatiques –, elle est exclue.

Le trio américain a obtenu 4 sur 5. Avec 2,7 sur 5, le Maroc est sûr d’aller jusqu’au vote du 13 juin. La task force émet quelques réserves, principalement au sujet des stades, dont 8 doivent encore être construits. Le royaume doit aussi mettre les bouchées doubles pour renforcer les axes autoroutiers et augmenter l’offre hôtelière.

« Si, au lieu de défendre les intérêts de la fédération, le vote se résume à de la seule politique, la réforme aura été inutile » explique une personnalité éminente de l’institution

Certains cadres pensent que les pays membres pourraient voter en faveur de United 2026 pour amadouer les responsables américains, à l’origine de l’enquête sur la corruption. D’autres soutiennent le contraire, estimant que les fédérations auront à cœur de les punir. « Si, au lieu de défendre les intérêts de la fédération, le vote se résume à de la seule politique, la réforme aura été inutile », explique une personnalité éminente de l’institution.

La Fifa, elle, insiste sur le fait que ni son président, Gianni Infantino, dont le mandat sera remis en jeu l’an prochain, ni aucun autre cadre de la fédération n’ont de candidature préférée. « Gianni Infantino n’est pas impliqué dans le processus et ne participera pas au vote », insiste un porte-parole.


Mondial 2026 : George Weah passe à l’ouest

George Weah à Paris, le 22 février 2018

George Weah à Paris, le 22 février 2018 © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Seul Africain à avoir remporté le Ballon d’or, George Weah a décidé de ne pas soutenir la candidature du Maroc, qui représente pourtant le continent. Après l’Afrique du Sud, le Liberia a ainsi annoncé, fin mai, qu’il voterait pour les États-Unis.

Le président de la fédération a avancé les liens historiques qui unissent l’Amérique de Trump et son pays

Pour justifier sa décision, le président de la fédération a avancé les liens historiques qui unissent l’Amérique de Trump et son pays, fondé par des descendants d’esclaves africains-américains affranchis. Installé pendant plusieurs années à Miami, où il possède une maison, détenteur de la nationalité américaine, l’ex-footballeur a aussi vu son fils Timothy, attaquant professionnel, faire le choix du maillot étoilé en sélection.

Risque de mesures de rétorsion

Surtout, Weah pourrait avoir cédé face au risque de mesures de rétorsion de Donald Trump. Les États-Unis restent un investisseur de poids dans un Liberia en grande difficulté économique. Le géant Firestone y est le premier employeur privé.

Cette décision pourrait mettre à mal les relations de l’ancien international avec le Maroc

Cette décision pourrait mettre à mal les relations de l’ancien international avec le Maroc. Elles avaient pourtant débuté sous les meilleurs auspices quand son épouse a été intronisée ambassadrice du football africain à Marrakech. Weah avait réservé l’un de ses premiers déplacements présidentiels au Maroc, où il a passé plusieurs jours en visite privée, un mois après son élection.


Rabat met le paquet

15,8 milliards de dollars d’investissement, en grande partie budgétés par le gouvernement dans les plans de modernisation du Maroc

dont 3 milliards uniquement réservés à la construction de neuf nouveaux stades

5 milliards de dollars de bénéfices : c’est ce que promet le Maroc à la Fifa en échange de l’organisation du Mondial 2026