Politique

Éthiopie : Abiy Ahmed, la réforme à marche forcée

Lors d’une visite à Ambo, un des foyers de la contestation dans l’Oromia, dans l’Ouest, le 11 avril. © Tiksa Negeri/REUTERS

Deux mois après son arrivée au pouvoir, le chef du gouvernement éthiopien a déjà entrepris de transformer et de moderniser son pays. Au risque de froisser certains de ses alliés.

Il n’aura même pas fallu attendre le cap symbolique des cent jours pour dresser un premier bilan de son action. Premier Oromo à diriger le gouvernement éthiopien (depuis le 27 mars), Abiy Ahmed a, dès le 5 juin, annoncé une série de mesures politiques, économiques et diplomatiques qui confirment le virage réformiste du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), la coalition au pouvoir.

Dans la matinée, le Parlement a d’abord annoncé la levée anticipée de l’état d’urgence instauré pour six mois, le 16 février, après la démission surprise de Hailemariam Desalegn, qui occupait le poste depuis 2012. Très attendue par l’opposition, la mesure a été perçue comme un geste d’ouverture. Elle a été adoptée sans problème par les parlementaires en raison « de la stabilité relative et du calme » qui prévalent désormais dans le pays.


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Abiy Ahmed serait-il donc l’homme providentiel capable d’apaiser les tensions dans les régions d’Oromia et d’Amhara, où les manifestations antigouvernementales se sont multipliées depuis 2015 ? « Il profite de l’état de grâce qui a suivi son élection pour imposer les indispensables changements que, sans cela, la frange radicale de la coalition au pouvoir aurait tout fait pour torpiller », estime le politologue Awol Allo, de la Keel University, à Newcastle (Royaume-Uni). « Il dispose d’une marge de manœuvre réduite et va devoir rapidement donner des garanties à ses alliés », tempère Ahmed Soliman, spécialiste de la Corne de l’Afrique dans un think tank londonien (Chatham House).

Interdit rétabli

Confirmation de cette volonté d’apaisement, onze opposants et blogueurs ont été libérés dans les jours qui ont suivi l’arrivée d’Abiy Ahmed aux affaires. Simultanément, l’accès à internet, qui avait été suspendu hors d’Addis-Abeba afin de perturber la contestation, a été rétabli. Après une tournée dans le sud du pays, où les affrontements entre les communautés somalies et oromos sont monnaie courante, le nouveau chef du gouvernement s’est symboliquement rendu à Ambo, un des foyers de la contestation dans l’Oromia (Ouest). Lui-même est d’ailleurs originaire de la région (il est né à 300 km de là). Les populations oromos et amharas, qui constituent 60 % de la population, s’insurgent contre l’insuffisance de leur représentation au sein du gouvernement, où les Tigréens, pourtant minoritaires dans le pays, tiennent le haut du pavé par le biais du Front de libération du peuple du Tigray (TPLF).

Mais la levée de l’état d’urgence n’est que l’un des aspects des réformes en cours – et pas le plus surprenant. L’annonce de la mise en œuvre de l’accord d’Alger, censé régler le litige frontalier avec l’Érythrée (conséquence de la guerre de 1998-2000), était plus inattendue. Il est vrai que l’amélioration de la situation sécuritaire constitue pour le gouvernement un enjeu économique.

Période dorée

L’EPRDF a aussi annoncé l’ouverture du capital de plusieurs grandes entreprises publiques, dont l’emblématique Ethiopian Airlines, au secteur privé. Un moyen de « moderniser l’économie après deux décennies de croissance rapide », souligne Fitsum Arega, le directeur de cabinet du Premier ministre.

En rupture totale avec vingt-sept ans de dirigisme économique, cette mesure était, de l’avis de tous les observateurs, inévitable. Le pays est en effet à court de devises étrangères, et le marché de l’emploi y est saturé. « Abiy Ahmed n’avait pas le choix, le modèle économique de la coalition a fait son temps. Mais il reste très difficile de faire des affaires en Éthiopie, en raison du manque d’infrastructures et du contrôle que l’État continue d’exercer sur l’économie », analyse Awol Allo.

Combien de temps cette période dorée peut-elle durer ? Abiy Ahmed doit composer avec une coalition en proie aux turbulences. Dans sa jeunesse, il était surnommé Abiyot, ce qui signifie « révolution ». Aujourd’hui, à 41 ans, il a fait le choix de la réforme, mais reste fidèle à la culture du secret qui est un peu la marque de fabrique de l’EPRDF. Reste que la coalition est soumise à de vives tensions internes : habitués à tenir les rênes, les Tigréens du TPLF se sentent mis à l’écart. Pour continuer à engranger les succès, Abiy Ahmed va devoir jouer les médiateurs. Ou plutôt les équilibristes.

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