Politique

[Tribune] Éducation au Maghreb : peut mieux faire !

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:31

Dans une école primaire en Algérie, en 2012 © Magharebia/CC/Flickr

L’éducation au Maghreb affiche aujourd’hui un bilan mitigé. Diagnostic de ce système.

Savoir d’où l’on part pour comprendre où l’on va. À l’indépendance, la gouvernance de l’éducation au Maghreb était simple : l’État en était le principal, voire l’unique, acteur. Il lui fallait alors (re)construire des systèmes éducatifs entiers à partir du faible héritage colonial.

Chaque ville, chaque bourg, se devait d’avoir son école. Les enseignants étaient en première ligne de ce que Bourguiba appelait le « Grand Jihad », c’est-à-dire la sortie du sous-développement et de l’ignorance.

Bilan mitigé

Un demi-siècle plus tard, le bilan est mitigé. Le Maghreb a certes massifié l’enseignement primaire et secondaire. L’accès à l’université est plus démocratique. Du point de vue des infrastructures, les systèmes éducatifs sont bien mieux structurés. Autre motif de satisfaction : la présence systématique de l’arabe en tant que langue d’instruction sans pour autant exclure le français, bien implanté.

Au Maroc, c’est près d’une femme sur deux qui est analphabète

Toutefois, les nombreux échecs imposent une nouvelle gouvernance de l’éducation. Le premier concerne la persistance de l’analphabétisme. Alors que des pays au niveau de développement comparable – comme la Jordanie, l’Indonésie ou la Colombie – ont réussi à alphabétiser la quasi-totalité de leur population adulte, une proportion importante des adultes au Maghreb, notamment les ruraux et les femmes, ne sait ni lire ni écrire. Au Maroc, c’est près d’une femme sur deux qui est analphabète. Incompatible avec l’ambition d’émergence économique du pays.

Le deuxième fiasco, retentissant, concerne la faiblesse des acquis d’apprentissage. Les élèves maghrébins occupent les dernières places dans les études internationales telles que Pisa ou Timss. En comparaison, le Vietnam, pays dont le PIB par habitant est inférieur à la moyenne maghrébine, fait beaucoup mieux !

L’échec le plus explosif du point de vue social concerne les espoirs déçus

Mais l’échec le plus explosif du point de vue social concerne les espoirs déçus. La scolarisation massive ne se traduit pas par une inclusion économique, en témoigne le taux de chômage des diplômés, parmi les plus élevés au monde.

Redistribution du pouvoir

Aux maux structurels, il faut répondre en impliquant davantage d’acteurs : État, collectivités, parents, syndicats, entrepreneurs, ONG, partis politiques… Une redistribution du pouvoir doit être engagée.

Les politiques éducatives ne peuvent être définies par l’État seul, même s’il doit conserver son rôle de régulateur. Et il y a urgence. Quatre dossiers semblent prioritaires.

Tout d’abord, réduire le brouillage entre public et privé, illustré par l’omniprésence des cours particuliers. En Tunisie, alors que les enseignants s’insurgent contre les diktats du FMI et de la Banque mondiale, ils organisent des cours particuliers pour leurs propres élèves, au sein même des établissements publics, le tout avec la bénédiction du gouvernement, qui fixe les tarifs, et celle du syndicat. Clarifions le sens du service public à défendre !


>>> À LIRE – Tunisie : le fructueux business des cours particuliers


Ensuite, entamer une décentralisation effective de l’éducation. Dans un pays aussi vaste que l’Algérie, est-il opportun que le ministère choisisse les manuels scolaires pour toutes les régions ?

Une réforme de la formation des enseignants et de la répartition du temps scolaire s’impose aussi. Mieux former les enseignants à des pédagogies novatrices est une option. Ayons le courage de nous attaquer aux questions plus dérangeantes.

Alors que la socialisation religieuse est assurée par des milliers de mosquées, est-il pertinent de maintenir le temps consacré à l’éducation religieuse ? Ne faut-il pas augmenter les heures de cours de mathématiques, de sciences ou de développement durable ?

Quant au bilinguisme prenons garde qu’il ne se transforme pas en semi-linguisme avec des élèves ne maîtrisant ni l’arabe ni le français

Quant au bilinguisme, qui est une force, prenons garde qu’il ne se transforme pas en semi-linguisme avec des élèves ne maîtrisant ni l’arabe ni le français !

Réformes

Il est impératif de s’attaquer aux inégalités sociales et régionales. La discrimination positive peut aider. Des internats d’excellence et un système de bourse pour les plus méritants permettraient de corriger les dérives d’une école à plusieurs vitesses.

La scolarisation ne conduit pas automatiquement au développement

Enfin, osons reconsidérer les liens entre éducation et développement socio-économique. La scolarisation ne conduit pas automatiquement au développement. Il faut réformer la formation professionnelle et mieux l’adapter aux besoins du marché de l’emploi et à la révolution numérique.

Cette nouvelle gouvernance, plus participative, plus démocratique, risque de rencontrer des résistances multiples tant les privilèges se sont transformés en droits. Mais c’est la seule issue pour sauver l’école maghrébine d’une désintégration prévisible.