Musique

Femi Kuti : « L’Afrique reprendra toute sa place »

Sur la scène du New Afrika Shrine, pendant la Felabration, le 21 octobre 2013, à Lagos. © Sunday Alamba/AP/SIPA

À l’occasion de la sortie de son dixième album, l’artiste nigérian se lance dans une longue tournée internationale. Optimiste, il se démarque de son illustre père. Sans pour autant rendre les armes. Entretien.

Sur la pochette de son dernier disque, One People, One World, Femi Kuti nous fixe droit dans les yeux. Regard serein, léger sourire, tempes grisonnantes se détachant sur un fond bleu pâle… Le visuel a des airs d’affiche de respectable politicien en campagne. Le fils de Fela continue le combat, mais à sa façon. À la veille d’une grande tournée qui va le conduire dans les prochaines semaines sur les scènes européennes (Paris, Prague, Zagreb…) et américaines (Portland, Denver, San Francisco…), il se confie sur son évolution, son pays, l’Afrique et évidemment son père.

Jeune Afrique : Votre dernier album est critique… mais aussi très optimiste, ce qui est une nouveauté !

Femi Kuti : Je pense que l’essence même de la vie est fondée sur l’optimisme. Si nos parents n’avaient pas été optimistes, on ne serait d’ailleurs pas là (rires) ! Et puis en tant qu’artiste je ne peux pas me permettre d’être monotone, il faut que j’évolue. À chaque album, je fais le point. Et aujourd’hui je pense que je suis plus sage, plus serein. J’espère ne jamais devenir violent ni grossier dans ma musique !

 

Muhammadu Buhari veut faire croire qu’il combat la corruption… Mais peut-on combattre la corruption par la corruption ?

Grossier ?

Mon père a pu être plus « direct » dans ses paroles. Mais c’est aussi parce qu’il a été harcelé, battu. Si j’avais moi-même subi ces agressions, je serais sans doute devenu comme lui – ou terroriste !

En parlant de terrorisme, récemment à Mubi, dans le nord-est du Nigeria, une attaque de Boko Haram a fait 86 morts…

Et les violences sont quasi quotidiennes ! Le gouvernement affirme avoir battu Boko Haram, il faut croire qu’il se trompe ou qu’il ment. Si ce groupe jihadiste prospère dans le Nord, c’est que cette région, en particulier, souffre d’un manque d’aide et de développement. Ce sont les dirigeants qu’il faut accuser de ces attaques. La corruption, l’hypocrisie, le goût immodéré pour l’argent donnent des arguments aux terroristes.

Vous avez le sentiment que le nouveau président, Muhammadu Buhari, n’est pas meilleur que Goodluck Jonathan ?

Il est trop vieux, il n’a pas de projet et il a déjà détruit l’économie du pays quand il était auparavant au pouvoir [Muhammadu Buhari, actuellement âgé de 75 ans, a dirigé le Nigeria après un coup d’État en décembre 1983 ; sa politique économique rigoriste a durement affecté le pays, NDLR]. Mon père, déjà, a été témoin de ses exactions. Aujourd’hui, il veut faire croire qu’il combat la corruption… Mais peut-on combattre la corruption par la corruption ? J’ai perdu beaucoup de temps sur les réseaux sociaux pour prouver que non, mais comme seul résultat, j’ai juste eu le droit d’être traité d’idiot. Je ne m’amuse plus à ça.

Vincent Fournier pour Jeune Afrique

Pourquoi voterais-je ? Pourquoi donnerais-je de la légitimité à un pouvoir qui va m’oppresser ?

Vous ne pensez pas que des progrès ont été faits ? Votre quotidien n’a pas changé ?

Je ne vais pas m’extasier parce que nous avons enfin un train à grande vitesse [la ligne Abuja-Kaduna] qui est beaucoup moins bien que ceux qui existent en Europe. Ni parce que nous avons un peu plus facilement l’électricité. Moi qui suis déjà âgé de 55 ans, j’ai vécu sans le minimum de confort presque toute ma vie. Les dirigeants auraient dû fournir des excuses avant l’électricité.

Vous ne votez toujours pas ?

Non ! Pourquoi voterais-je ? Pourquoi donnerais-je de la légitimité à un pouvoir qui va m’oppresser ? Je voterai quand on me prouvera que les gouvernants peuvent être meilleurs que les citoyens, les professeurs, les avocats, les soldats qui font des choses pour que ce pays avance.

La première chanson de votre dernier album s’intitule « Africa Will Be Great Again », vous reconnaissez pourtant que la corruption gangrène tout le continent.

Mais le changement est inévitable. Je ne le verrai pas de mon vivant, mais il va se produire. Il faut y croire. Vous savez, durant l’esclavage, personne ne pensait que cette exploitation atroce de l’homme par l’homme pourrait connaître une fin. Quand les pays africains ont voulu leur indépendance, on ne prévoyait pas qu’elle leur serait acquise en quelques mois. L’Afrique reprendra sa place.

LAURENT REBOURS/AP/SIPA

Après ce qui s’est passé pour Lumumba, Luther King, Malcolm X, et ce qu’a subi mon propre père, je suis obligé d’être méfiant

Vous tournez peu sur le continent…

C’est quelque chose qui est important, très important pour moi, mais c’est très compliqué, concrètement, de programmer des tournées avec une troupe aussi nombreuse que celle qui m’accompagne.

Étant donné votre longévité et votre succès, ne faites-vous pas aussi partie de l’esta­blishment que vous critiquez ?

Je suis beaucoup trop dur à l’égard des personnes vraiment puissantes pour ça. Cela me cause d’ailleurs des problèmes.

Vous dites qu’on a cherché plusieurs fois à vous tuer…

Les gens me prennent pour un fou ou un paranoïaque quand j’en parle. Pourtant, des hommes armés de couteaux et de bâtons m’ont déjà attendu à la sortie de chez moi. Une explosion s’est produite dans ma salle de bains en 2000… On peut dire que c’était pour commettre des vols, que c’était un hasard. Moi j’affirme que c’est politique. Après ce qui s’est passé pour Lumumba, Luther King, Malcolm X, et ce qu’a subi mon propre père, je suis obligé d’être méfiant.

Moi je serais incapable de chanter une chanson d’amour. J’ai déjà essayé et je me suis senti stupide !

Pourquoi avoir recréé le Shrine, le club mythique de votre père ?

Avec ma sœur Yeni nous souhaitions faire quelque chose d’utile avec l’argent hérité à sa mort. Nous avons voulu façonner un endroit pour honorer la mémoire de personnalités inspirantes. Non seulement Fela, mais aussi Martin Luther King, Mohammed Ali… Aujourd’hui, nous ne gagnons toujours pas d’argent avec ce lieu, mais c’est le spot le plus attractif de Lagos, l’un des premiers que les touristes veulent visiter.

En quoi est-il différent de l’ancien Shrine ?

Mon père louait les locaux du Shrine, qui ne pouvait accueillir que 500 personnes au maximum. Au New Afrika Shrine, ce sont parfois 3 000 visiteurs qui peuvent écouter de la musique. J’y joue régulièrement gratuitement, on y héberge des gens qui n’ont pas de toit, et on y organise la Felabration, festival en l’honneur de mon père.

Parmi les artistes qui ont participé à l’événement, il y a Wizkid, avec qui vous avez d’ailleurs collaboré pour le titre « Jaiye Jaiye ». Quel regard portez-vous sur cette génération qui n’a plus aucun message politique ?

Comment les critiquer ? La société ne leur a pas donné de perspectives d’avenir. Ils ont réussi grâce à la musique, ils ont fait quelque chose de positif de leur vie. Et je ne questionne pas leurs choix artistiques. Moi je serais incapable de chanter une chanson d’amour. J’ai déjà essayé et je me suis senti stupide (rires) !

Pour moi la fidélité est une hypocrisie

« Beng beng beng », votre tube, était un peu une chanson d’amour !

(Rires.) Non, pas vraiment de l’amour ! Un peu plus que ça. Je n’ai jamais caché que j’aimais beaucoup les femmes. Vous savez, j’ai eu neuf enfants, dont trois adoptés, avec quatre partenaires différentes. J’ai divorcé de mon épouse Funke, et je pense que je ne me remarierai pas. Elle savait que je ne serai jamais monogame : pour moi la fidélité est une hypocrisie.

L’un de vos enfants, Omorinmade, a travaillé avec vous sur ce dernier album. Êtes-vous content de cette expérience ?

C’était fantastique. Je n’ai rien vécu de plus beau. C’est un moment que je chérirai toute ma vie, et dont j’espère il se souviendra toujours. Mon rapport à mon propre père n’a pas toujours été simple. Quand j’ai rejoint son groupe, à 15 ans, j’avais une pression énorme : on me voyait comme son successeur, on m’habillait comme lui… Et en même temps, il ne m’a jamais envoyé dans une école de musique, alors que lui avait suivi des études. Je lui en voulais beaucoup, ça a longtemps été un handicap pour me faire respecter auprès des autres musiciens.

Par exemple, j’étais incapable d’écrire la musique, et j’en éprouvais de la honte. Un jour de colère, je lui en ai parlé. Il m’a demandé : « Tu es heureux ? Tu es un bon musicien ? Tu es connu ? » J’étais bien obligé de répondre que oui, et de reconnaître qu’il avait choisi une voie différente mais bonne pour moi. En tant que père, j’ai voulu donner d’autres chances à mes enfants. Et c’est un bonheur immense d’avancer avec Omorinmade.


Fidèle jusqu’au bout

En janvier 1961, Fela épouse Remilekun (Remi) Taylor dans la banlieue de Londres, capitale où le musicien a suivi des études de médecine et de musique. Trois enfants naissent de leur union : Yeni, Femi et Sola. Le couple se sépare rapidement, sans divorcer. Pourtant, selon Femi, sa mère n’a jamais cessé d’être « stupidement amoureuse » de son père, même lorsque Fela s’est marié lors d’une cérémonie vaudoue avec 27 de ses danseuses en février 1978.

« Plusieurs fois, des gens qui se prétendaient ses amis sont venus voir ma mère pour qu’elle le poursuive pour bigamie, mais elle n’a jamais cédé, révèle Femi. Et sa loyauté a été très importante pour que les gens continuent à respecter mon père et son combat politique. »

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