Politique

[Tribune] « Abdülhamid Tayyip Erdogan »

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Jihâd Gillon est journaliste à Jeune Afrique, il suit le Moyen-Orient et le Maghreb, plus particulièrement les nombreuses crises qui traversent la région, de la Libye aux pays du Golfe en passant par la Syrie.

Recep Tayyip Erdogan salue ses supporters, le 16 avril 2017 à Istanbul. © Lefteris Pitarakis/AP/SIPA

Le président turc se plait à emprunter des airs au sultan Abdülhamid II. Mais, pas plus que le traditionalisme n’est la tradition, le néo-ottomanisme n’est l’Empire ottoman.

Tribune. C’est l’une des scènes phares du feuilleton historique à succès de la télévision turque, Payitaht : Abdülhamid. Nous sommes le 17 mai 1901. Le sultan Abdülhamid II (1842-1918) reçoit Theodor Herzl (1860-1904), le théoricien du sionisme. L’un des derniers califes de l’Empire ottoman écoute avec une colère difficilement contenue les arguments de son hôte en faveur de la cession de quelques terres autour de Jérusalem, destinées au refuge des Juifs européens.

N’y tenant plus, le souverain explose : « L’Empire ne m’appartient pas, il appartient à mon peuple […]. Je n’autoriserai jamais la création d’un État sioniste à Jérusalem ! […] Tant que je serai en vie, un tel État ne verra pas le jour. Dehors, misérable ! » Force, intransigeance, sens de l’intérêt général : tout ce qui manque aux dirigeants musulmans d’aujourd’hui, aura sans doute pensé plus d’un téléspectateur.

Dans l’imaginaire impérial turc

Les œuvres « historiques » en disent souvent plus sur le contexte de leur production que sur l’époque qu’elles prétendent aborder. Truffé d’imprécisions et de raccourcis, Payitaht : Abdülhamid ne déroge pas à la règle ; le feuilleton révèle davantage de choses sur la Turquie d’Erdogan et sur sa vision du monde que sur la fin de l’Empire ottoman. Nul besoin de déployer des trésors d’imagination pour deviner que le président turc, amateur notoire de la série, s’identifie aisément à son illustre prédécesseur, dépeint comme le dernier rempart de la civilisation islamique contre les manigances occidentalo-sionistes.

Une poignée de téléspectateurs de la chaîne TRT 1 auront d’ailleurs probablement repensé à cette scène en voyant Erdogan réagir au récent massacre des manifestants à Gaza : « Nous devons nous sacrifier pour défendre nos lieux saints. Si nous étions unis, Israël ne pourrait pas poursuivre ses violations du droit international. » La virulence du propos a singulièrement contrasté avec les timides protestations arabes. Erdogan sait savamment convoquer l’imaginaire impérial turc pour se poser, à son tour, en dernier rempart et en garant des intérêts politico-religieux de la Oumma. Il le fait avec d’autant plus d’habileté que son mandat est remis en jeu le 24 juin. Accordons-lui toutefois le bénéfice du doute : loin de n’être qu’une pure mystification de communicant politique, cette identification correspond bien à l’imaginaire d’Erdogan.

« Néo-ottomanisme », la troisième voie ?

Pourtant, la nostalgie de l’époque où l’Empire islamique se dirigeait depuis Istanbul n’allait pas forcément de soi dans une république laïque qui s’est précisément construite sur le reniement de son héritage ottoman. Mais le chaos qui prévaut ces dernières années dans le monde arabe, et notamment chez les voisins syrien et irakien, a incité à rechercher les racines du mal, les origines de l’instabilité chronique de la poudrière moyen-orientale.

Et force est de constater qu’elle date au moins de la fin de l’Empire ottoman, lequel a eu le tort de choisir le mauvais camp durant la Première Guerre mondiale et l’a payé de son existence même. Les petits États nés de son délitement n’ont jamais réellement su trouver leur voie entre développement économique et indépendance vis-à-vis des grandes puissances. De ces constats est peu à peu né un courant de pensée politique : le « néo-ottomanisme ». La Turquie d’Erdogan incarnerait ainsi une troisième voie entre la compromission des États du Golfe et « l’axe de la résistance », parrainé par l’Iran.

Une Alliance atlantique chère à Ankara

Et ça marche : l’idée – même si elle relève davantage du fantasme que de l’Histoire – d’un monde musulman stable (l’Empire ottoman a tenu plus d’un demi-millénaire), ordonné, indépendant et fidèle à ses principes ne peut que séduire au sein d’une Oumma plus désorientée et plus divisée que jamais entre sunnites et chiites, pro-Américains et pro-Russes, anti-Israéliens et « pragmatiques ». Du Maroc au Pakistan, la Turquie d’Erdogan est écoutée et jouit d’une certaine popularité.

Pour autant, ne nous laissons pas aller à la paresseuse analyse d’une histoire qui se répéterait. Pas plus que le traditionalisme n’est la tradition, le néo-ottomanisme n’est l’Empire ottoman. La Turquie n’est pas près de quitter l’Alliance atlantique ; et, quoi qu’en pensent les contempteurs des opérations turques en Syrie, Erdogan sait fort bien qu’il ne peut mener au XXIe siècle une politique annexionniste d’ampleur. Gageons que l’ambassadeur israélien fera bientôt son retour à Ankara, une fois la pression médiatique retombée. Et qu’il y sera un peu mieux reçu que ne le fut Herzl par Abdülhamid, il y a cent dix-sept ans.

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