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Cet article est issu du dossier «Sénégal : neuf mois pour convaincre»

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Culture

Théâtre : Kàddu Yaraax joint l’utile à l’agréable

La troupe créée par Mamadou Diol fait salle comble. Ici à Dakar. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Abordant toutes les thématiques sans tabou, la compagnie se fait l’écho des aspirations de la population, invitant le spectateur à devenir acteur de son destin.

Les usines défilent lentement le long de la route de Rufisque, dans la banlieue de Dakar. Un décor semblable à toutes les zones industrielles du monde. Mais il suffit de s’aventurer un peu pour découvrir un concentré de vie. Ce vendredi après-midi, ils sont près d’une trentaine d’habitants du village voisin de Yarakh, et presque autant de marmots, à s’être rassemblés dans le minuscule local de la compagnie théâtrale Kàddu Yaraax. La petite assistance, rieuse, se raconte les anecdotes de la semaine.

Les spectateurs ne se font pas prier : on s’invective, on se chambre, on se marre

« 1, 2, 3… Action ! » tonne Leyti Kane, l’un des membres de la compagnie. Intitulée Marhaba (« bienvenue », en arabe), la pièce jouée aujourd’hui raconte l’histoire de Fatou, une Sénégalaise sommée par son père de partir en Arabie pour échapper à la misère. S’ensuit un long cauchemar, dans lequel la jeune femme finira vendue comme domestique à un couple, qui la dépossède de son identité.

« Théâtre de sensibilisation »

Une histoire sur le drame de l’immigration et sur le racisme envers les Africains subsahariens qui résonne avec le scandale récent de la traite des Noirs en Libye. « On fait du théâtre de sensibilisation, explique le fondateur de la compagnie, Mamadou Diol. Mais on souhaite aussi que le public puisse interagir et s’approprier le sujet. »

Il nous fallait tuer le théâtre occidental

Et les spectateurs ne se font pas prier : on s’invective, on se chambre, on se marre. Certains dénoncent l’incrédulité du père de famille, d’autres s’insurgent contre la soumission des femmes en Arabie saoudite. Les plus inspirés sont appelés à rejouer les scènes pour essayer de corriger ce qui a conduit au drame de Fatou. « Papa, si tu m’avais laissée aller à l’école, on n’en serait jamais arrivés là », gronde ainsi une gamine d’une dizaine d’années qui a pris le rôle de la jeune femme.

Née il y a plus de vingt ans, la petite compagnie entend se faire l’écho des revendications et des aspirations des communautés. Une forme théâtrale militante directement inspirée du théâtre-forum, qui vise à conscientiser le public et à le rendre acteur de son destin. « On a commencé en dénonçant la pollution aux métaux lourds sur le littoral de Bel-Air », se souvient Mamadou Diol. À force de sensibilisation, la petite troupe a obtenu gain de cause, avec la création d’infrastructures pour assainir la baie.

Wolof et folklore local

Un théâtre utile donc, qui se veut aussi typiquement africain. « Le plus souvent, rappelle Mamadou, les pièces présentées sont un copier-coller de celles de la Comédie-Française. Il nous fallait tuer le théâtre occidental. » Pour cela, le wolof est privilégié au détriment du français, et les dialogues pensés en accord avec le folklore local.


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Désormais, la compagnie sillonne le Sénégal en abordant des thématiques différentes à chaque fois. « On n’a aucun tabou : conflit foncier, lutte contre le sida, homosexualité… », explique Leyti Kane. Leur dynamisme a fait des émules, avec la création à Ziguinchor d’une compagnie similaire. Un festival de théâtre-forum a également été créé, qui rassemble chaque année entre 200 et 300 personnes venues d’une dizaine de pays.

Un engagement pas toujours facile à concilier avec la vie professionnelle. Maseye, l’un des acteurs, confesse ne pas être allé travailler depuis plus de trois mois. Mais qu’importe ! « Je me sens libre quand je joue », explique-t-il, le visage rayonnant.

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