Société

La difficile réforme des règles de l’héritage en Islam

Par

Politologue et sociologue marocain

Une manifestante lors de la marche pour l'égalité dans l'héritage à Tunis, le 10 mars 2018. © Reuters

La réforme des règles de l'héritage dans les pays musulmans se heurte à de nombreux obstacles que décrypte le politologue marocain Mohammed Tozy.

Tribune. Habiba avait 30 ans quand elle a perdu son mari, un notable de la Chaouia qu’elle avait épousé à l’âge de 14 ans. Durant les seize années de mariage, Habiba, qui, après un passage dans une famille de colons, savait lire et écrire, a mis tout son talent pour développer le domaine agricole aux côtés de son mari. Elle a eu une fille. Son époux, bien plus âgé, n’a pas vécu suffisamment pour qu’elle ait la possibilité de donner naissance à un garçon. Lui-même était fils unique, et avait pour seule famille un oncle, qui vit en ville.

Après la sortie du corps, accompagné par les pleureuses, Habiba s’est vêtue de blanc pour signifier son veuvage et s’est affairée à préparer « le repas du Mort ». On attendait une centaine de personnes, puis survint le choc. L’oncle du défunt, revenu en urgence le jour de l’enterrement, s’est empressé, appuyé par l’autorité des deux adouls (« notaires ») qui l’accompagnaient, de demander à Habiba qu’elle lui remette les clés de la maison. Il est l’héritier majoritaire – en arabe : mouaâssib. Dans le cas de Habiba, la règle de l’héritage est claire. Sa fille reçoit le tiers de la succession, elle, le huitième, et le reste est pour l’oncle de son mari, qu’elle n’a jamais rencontré du vivant de ce dernier.


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L’évocation de cette scène, jouée des milliers de fois tous les jours dans les pays musulmans, est liée à l’actualité récente au Maghreb. Après l’annonce courageuse du chef de l’État tunisien de son souhait de réformer les règles de l’héritage en envisageant l’égalité entre les femmes et les hommes, une centaine de personnalités marocaines, plus prudemment, se sont attaquées à une des variantes des règles de l’héritage, le taâssib, qui permet au descendant ou à l’ascendant mâle le plus proche du défunt d’hériter de la part du lion en présence d’héritières.

On pensait, à tort, que le débat opposerait conservateurs et modernistes

La pétition est portée par des intellectuels, dont les écrivaines Asma Lamrabet et Leïla Slimani, aux côtés desquels on trouve d’anciens militants islamistes (le salafiste Rafiki et l’ex-adliste Meryem Yafout) et des hommes politiques, ex-ministres de la majorité et de l’opposition. Les signataires demandent tout simplement une réparation de cette injustice qui ressort du régime du taâssib, disposition qui permet à un parent proche du père d’hériter quand celui-ci ne laisse pas de descendance masculine. Et qui s’ajoute au préjudice subi par les filles : « Au fils, une part équivalente à celle de deux filles. »

Revendication contenue

L’occasion est très intéressante pour nous non pas d’aborder la question de l’héritage et des difficultés qu’ont les musulmans avec les textes « sacralisés », mais de prendre acte d’un événement/incident qu’on peut voir comme un révélateur de la nature des enjeux dans des sociétés en mutation et de l’état des rapports de force qui s’y jouent. On aurait pu penser que ce débat opposerait les conservateurs – représentés par les oulémas du Palais et par les islamistes proches du PJD – et les modernistes – représentés par des individualités. Il n’en est rien.

L’initiative de la pétition est largement liée aux activités d’Asma Lamrabet, une femme tout ce qu’il y a de plus consensuelle, directrice du centre d’exégèse sur les questions féminines rattaché à la Ligue mohammadienne des oulémas du Maroc et femme d’un diplomate, conseiller au cabinet royal. Certes, Mme Lamrabet a dû démissionner de son poste d’ouléma réformiste la semaine de la mise en ligne de la pétition. Et le communiqué du président nommant son successeur sans la mentionner en dit long sur les difficultés rencontrées par cette institution financée par le Palais, lui-même incapable de contrebalancer la puissance des Conseils des oulémas, plutôt « fondamentalistes » et conservateurs, en promouvant un islam plus ouvert sur les questions du temps.

L’autre événement qui nourrit ce paradoxe s’est déroulé le jour de la Journée internationale de la femme. La sœur du roi, Lalla Meryem, a prononcé, au nom de l’Union nationale des femmes du Maroc – qu’elle préside –, l’allocution d’ouverture de cette journée.

Les fondamentalistes obligent une minorité d’activistes à reporter sine die l’examen de l’historicité du corpus coranique

Le discours, politiquement correct, s’est conclu par des propos inhabituels, qui sonnent comme une revendication contenue. La princesse envisage de porter « à la haute attention de Sa Majesté le roi un mémorandum exposant les différentes questions soulevées en la matière [les injustices subies par les femmes] et proposant des solutions raisonnables pour y remédier ». Les deux actions semblent avoir l’aval tacite du chef de l’État, roi moderne, mais ne sont pas, a priori, soutenues par le Commandeur des croyants et patron des oulémas.

Outre le remplacement par la Ligue mohammadienne d’Asma Lamrabet à la tête du centre de recherche sur les questions féminines, la violence des réactions des oulémas proches du sérail et la mise en ligne d’une contre-pétition informent d’une incapacité à prendre le risque d’aller contre une opinion publique plutôt conservatrice.

Condescendance

La contre-pétition a d’ailleurs coalisé les islamistes, soutenus par Ahmed Rissouni, fondateur et membre éminent du MUR – proche du PJD –, et des figures fondamentalistes très connues du champ religieux officiel, comme le président du Conseil régional des oulémas d’Oujda. Ces adversaires à toute réforme du régime de l’héritage se targuent d’être soutenus par l’opinion, invitant avec condescendance la « minorité » des activistes « occidentalisés » à s’incliner devant cette majorité et les mettant au défi de jouer la démocratie jusqu’au bout.

Pour l’instant, les fondamentalistes de tous bords assignent une minorité d’activistes au choix difficile de se satisfaire de la protection du Commandeur des croyants ou de parier sur les contradictions que généreraient irrémédiablement les mutations structurelles qui travaillent la société. Ils les obligent dans tous les cas à reporter sine die l’examen de la question cruciale de l’historicité du corpus coranique.

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