Société

Le français au risque du football

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Un jeune homme s'entraîne au ballon sur South Beach, une plage de Durban (sud-est), en Afrique du Sud, le 3 février 2013. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

C’est la fin de la civilisation : les jeunes rêvent de devenir footballeurs ou DJ. Le premier signe de cet effondrement est la détérioration du langage par les footeux. Aujourd’hui, c’est pour la sauvegarde de la langue française que nous devons mouiller le maillot.

C’est un collègue, sociologue de son état, qui m’a appris ce fait consternant : il y a trois générations, quand on demandait aux lycéens quels métiers ils admiraient le plus, le professeur et le médecin se disputaient la première place. Aujourd’hui le professeur a disparu du classement, le médecin s’accroche comme il peut, et c’est le footballeur (un type qui tape dans un ballon) et le DJ (un type qui met des disques) qu’on trouve aux premiers rangs.

« Il a fait un gros match ». Depuis quand « gros » est-il synonyme de « bon » ?

C’est la fin de la civilisation. Le premier signe de cet effondrement est la détérioration du langage par la jactance des footeux, ces héros de notre temps. Voici quelques exemples – on se limitera au français, qui fut la langue de Voltaire et de Hugo et qui devient aujourd’hui l’idiome du commentateur sportif.

– Qu’avez-vous pensé de la prestation de Gustavo, mon cher Jean-Pierre ?

– Il a été monstrueux.

N’allez pas compulser votre manuel de tératologie, chers lecteurs. Gustavo a livré un bon match, voilà tout. Il y a une variante : « Tartempion a été énorme. » Il s’est dilaté en plein match ? Non, il a bien joué. « Tartempion a été absolument énorme sur ce coup » signifie : Tartempion le gardien de but a arrêté la balle – ce pour quoi il est d’ailleurs payé. Au total, « il a fait un gros match ». Depuis quand « gros » est-il synonyme de « bon » ?

Annihilation de la langue française

Le commentateur sportif, tout à son entreprise d’annihilation de la langue française, a décidé que les verbes étaient tous transitifs. Pourquoi se compliquer la vie ? C’est ainsi que Moncherjeanpierre annonce que le PSG va « jouer » le Real. Un instant de flottement… S’agirait-il d’une troupe de théâtre montant une pièce intitulée Le Real ? Que non : les uns vont jouer contre les autres.
Dans une vie précédente, ledit Jean-Pierre commentait le Tour de France et disait d’un cycliste particulièrement rapide :

– Vandebou est très vite aujourd’hui.

Un adverbe pour un adjectif, un mot pour un autre, la chienlit croît silencieusement. Notons par ailleurs que si le PSG « joue le Real », c’est parce qu’il s’est qualifié aux dépens de Trifouilly. Comment ? En étant plus « réaliste ». Avant de déterrer vos manuels de philo pour réviser le grand thème du réalisme (Aristote, Marx…) contre l’idéalisme (Platon, Hegel…), sachez que pour un commentateur sportif, vous êtes plus réaliste que votre adversaire si vous marquez plus de buts que lui, et c’est tout. Rabougrissement implacable de la pensée…

Autre calamité : la métaphore ou l’image usée jusqu’à la corde

Autre scandale, le désormais inévitable et horripilant usage erroné du verbe « supporter ». Rappelons qu’il signifie « tolérer quelqu’un ». Pas pour le footeux, qui lui a donné un autre sens, comme ça, sans crier gare. D’où ce genre de phrases absurdes, mais hélas véridiques car lues vraiment, d’un œil désolé, par votre serviteur : « Le pape François supporte le FC Barcelone. » Première image qui vient à l’esprit : les joueurs catalans ont l’habitude de faire la bamboula sous les fenêtres du souverain pontife mais ce dernier supporte l’affront (et le bruit) car tout empli de charité chrétienne. Puis je finis par comprendre : l’ami Bergoglio est un « supporter » du FC Barcelone, notamment parce qu’y joue Messi – à une lettre près, c’est le Messie.

Un pays en danger

Autre calamité : la métaphore ou l’image usée jusqu’à la corde. Dès qu’un joueur revient d’une longue absence, il lui faut « retrouver ses sensations », ce qui veut dire : savoir de nouveau toucher un ballon. Pour ce faire, il doit « mouiller le maillot ». Quèsaco ? Il doit se faire pipi dessus ? Que non, que non. Il s’agit de s’entraîner dur, voilà tout.

Un pays où l’on respecte plus le botteur de ballon que le professeur est un pays en danger

Vous me dites : « Tu t’énerves pour rien. » Pas d’accord. Un pays où l’on respecte plus le botteur de ballon (et celui qui commente ses exploits) que le professeur est un pays en danger. Quand une langue s’appauvrit, c’est l’intelligence de tous ses locuteurs qui s’amoindrit. Aujourd’hui, c’est pour la sauvegarde de la langue française que nous devons mouiller le maillot…

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