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Cet article est issu du dossier «Burkina Faso : sur tous les fronts»

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Culture

Nul ne peut terroriser la culture !

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20h27

Par  Étienne Minoungou

Étienne Minoungou est un dramaturge burkinabè.

Le siège du Festival panafricain du cinéma et de la télévision à Ouagadougou

Le siège du Festival panafricain du cinéma et de la télévision à Ouagadougou © D.R

Parce qu’elle est dans la rue, la culture est aujourd’hui fragilisée. Pour faire face à l’insécurité et à la peur qui montent, les artistes peuvent aujourd’hui contribuer à lutter contre le terrorisme, contre la radicalisation et les extrémismes violents, mais aussi à chasser la peur de la rue pour y maintenir la vie, le rire et l’espoir.

Tribune. Au Burkina, la culture est partout… Dans les salles de projection du Fespaco [Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou], durant les concerts de Jazz à Ouaga, sur les scènes du festival de danse Dialogue de corps, dans les cours familiales où sont montés les tréteaux du festival des Récréâtrales…

Au pays des Hommes intègres, la culture est aussi et surtout dehors, dans la rue. Les ruelles de Bobo-Dioulasso vibrent au rythme de la Semaine nationale de la culture et du festival de conte Yeleen. À Koudougou, elles s’animent pendant ses Nuits atypiques.

Dans le Grand Est, durant le festival Dilembu au Gulmu et les défilés de masques, dans les peintures murales. La culture est dans la rue, car elle est aussi dans la brochette qu’on partage après le spectacle, dans la bière que l’on boit sous le manguier du maquis en écoutant la musique, dans les rires qui résonnent depuis les nombreux bars dancing, sous le ciel joyeux et étoilé du Faso.


>>> A LIRE : Burkina : à sa 25e édition, comment se porte le Fespaco ?


Parce qu’elle est dans la rue, la culture est, depuis longtemps, une histoire de courage. Elle a résisté pendant des décennies, à coups de pièces de théâtre, d’images, de danses, de rap, de slam ou de poésie, face à un pouvoir qui se méfiait d’elle autant qu’il traficotait la démocratie.

Un secteur fragilisé

Elle a alimenté une insurrection populaire, qui s’est nourrie de ses refrains ; elle a contribué à construire un espace d’expression qui a peu d’égal sur le continent africain. Mais parce qu’elle vient du dehors, qu’elle émane de l’informel et se joue dans la rue, la culture du Burkina Faso est aujourd’hui fragile.

Comment faire face à l’insécurité et à la peur qui montent ? La culture doit-elle se barricader derrière des portillons de sécurité, des vigiles armés, se retirer de l’espace public pour se confiner dans des lieux moins exposés ? Doit-elle s’exporter à l’international, se vendre en Occident, se réserver à des publics qui se sentent protégés ? Doit-elle abdiquer en laissant les pays voisins – le Sénégal, le Ghana, ou la Côte d’Ivoire – développer leur diplomatie culturelle, alors que le Burkina offre l’image d’un pays aux abois, victime d’attaques incessantes ?

Les manifestations culturelles du Burkina voient ces soutiens diminuer, à l’heure où la culture ne pèse pas très lourd face à la menace jihadiste

Dans ce contexte déjà morose, les acteurs culturels doivent également affronter la diminution de leurs ressources. Financées en grande partie par les différents guichets de la coopération internationale, les manifestations culturelles du Burkina voient ces soutiens diminuer, à l’heure où la culture ne pèse pas très lourd face à la menace jihadiste et au recentrement des pays partenaires autour de leurs priorités nationales. Et ce, alors même que les dépenses nécessaires pour sécuriser les activités culturelles au Faso enflent de manière aussi démesurée qu’illusoire.

Le président Roch Marc Christian Kaboré a montré à plusieurs reprises qu’il était conscient de l’importance d’une politique publique nationale pour le secteur culturel : 1 milliard de FCFA (1,5 million d’euros) ont été débloqués afin de promouvoir la participation des cinéastes nationaux au prochain Fespaco en 2019 ; un autre milliard a été engagé dans le Fonds de développement culturel et touristique… Et un accroissement substantiel du budget général destiné à la culture, financé grâce aux recettes de la téléphonie mobile et aux lignes de crédits du 11e Fonds européen de développement, est attendu pour bientôt.

L’art contre le terrorisme ?

Mais les artistes n’attendent pas… Cinéastes, danseurs, musiciens, comédiens, écrivains, humoristes et couturiers tournent à travers le monde, et ce le plus souvent à l’insu des fonctionnaires assis dans les bureaux du ministère de la Culture. Pourtant, bien qu’ils influencent considérablement les dynamiques créatives du continent ou impriment leurs marques dans les évolutions esthétiques, bousculant parfois les standards internationaux de façon saisissante et spectaculaire, les artistes burkinabè savent aussi très bien que leur ancrage, c’est leur Faso, leur terre : pas celle de Paris, de Bruxelles ou de New York… mais bien la latérite de leur Sahel.

Les poètes et les créateurs peuvent réensemencer les chemins de la résilience, réenchanter le vivre-ensemble, réparer les traumatismes et refaire vivre la rue…

À côté du programme d’urgence pour le Sahel-Burkina de près de 154,9 milliards de FCFA, de la programmation budgétaire 2018-2022 pour l’armée burkinabé de 725 milliards de FCFA, les artistes, hommes et femmes de culture, rêvent qu’on puisse considérer que, tout comme ils ont affronté, contourné ou taquiné jadis un pouvoir autoritaire, ils peuvent aujourd’hui contribuer à lutter contre le terrorisme, contre la radicalisation et les extrémismes violents, mais aussi à chasser la peur de la rue pour y maintenir la vie, le rire et l’espoir.

Dans ce pays éprouvé mais debout, malgré les tumultes du moment, les poètes et les créateurs peuvent réensemencer les chemins de la résilience, réenchanter le vivre-ensemble, réparer les traumatismes et refaire vivre la rue…

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