Société

Un Mai 68 africain

Par

Historien

Cortège d'une manifestation durant les événements de Mai 68 à Toulouse. © WikimediaCommons/André Cros

Les événements de Mai 68 ont aussi installé une fièvre révolutionnaire du côté de la jeune diaspora africaine de Paris. Pour ces étudiants, dont l’historien Elikia M'Bokolo faisait partie, les revendications étaient spécifiques : le destin des Africains-Américains, l'aboutissement du processus de décolonisation...

Tribune. Faut-il, comme d’aucuns le clament, jeter aux orties l’année 1968 et son héritage de ruptures, d’innovations et de postures fécondes ? Bien sûr que non ! D’abord, on ne refait pas l’Histoire. Ensuite, ça serait fermer les yeux au nécessaire impératif de vigilance et de créativité dont cette année a illustré la fécondité.

Le monde est alors secoué de convulsions inattendues. Le premier abcès de fixation est le Vietnam, qui s’était libéré de la colonisation française en 1954 pour se couper presque aussitôt en deux États, le Nord révolutionnaire soutenu par le bloc communiste, et le Sud, soutenu par les États-Unis. Présents sur le terrain dès 1955, ceux-ci s’engagent dans une terrible « escalade » avec plus de 500 000 soldats en 1968 et n’hésitent pas à utiliser des bombes au napalm. Cette « escalade » – incapable de faire céder le Vietnam du Nord et les patriotes du Viêt-cong au Sud – suscite des mouvements de protestation partout dans le monde, principalement parmi les jeunes nés du baby-boom d’après la Seconde Guerre mondiale et qui, grâce à la télévision, assistent à une guerre en direct. Certains basculent dans des mouvements révolutionnaires. Maoïstes, trotskistes, anarchistes, tous scandent le slogan lancé par Mao Zedong pendant la Révolution culturelle : « On a raison de se révolter ! »

WikimediaCommons/Espencat

Les enjeux de la diaspora africaine

Je venais d’intégrer Normal sup’, à Paris, l’un de ces bastions de la contestation étudiante. Élève du communiste Louis Althusser, qui prônait une nouvelle approche du marxisme, scientifique et philosophique, j’appartenais à l’ultragauche. Parmi les Africains qui partageaient peu ou prou mes convictions, le Sénégalais trotskiste Blondin Diop, décédé plus tard au Sénégal dans des conditions controversées. Principal représentant de la très combative Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), Alpha Condé aussi était proche de nous. Assistant à la faculté de droit de l’université Paris‑1, il nous disait souvent, bienveillant : « C’est bien de se battre en politique, mais la première chose à faire, c’est de brillantes études. » Autre future personnalité dans notre cercle, le psychanalyste congolais Abdoulaye Yerodia Ndombasi, membre de l’école freudienne de Paris, qui fréquenta le Che.

Pour nos amis français, le nouveau serait automatiquement du côté des Africains, ce qui était un leurre

Certes, les revendications de nos camarades français étaient les nôtres, mais nous avions des exigences spécifiques. Par exemple, la fin de la déportation des enfants réunionnais vers la Creuse, organisée par Michel Debré, alors député de la Réunion. Nous voulions aussi nous rapprocher de nos « frères » des foyers d’immigrés, qui nous étaient interdits parce que l’immigration était une. Les autorités françaises, elles, n’entendaient pas lier le sort des élites africaines en devenir à celui des travailleurs immigrés.

La gauche française avait souvent trahi l’Afrique, et rien ne prouvait que l’extrême gauche n’en ferait pas autant

Commençait aussi à se poser la question de la Maison d’Afrique à la Cité universitaire. On voulait la rebaptiser « Lucien Paye ». La Maison d’Afrique avait été construite avec les impôts des Africains sur le continent. Il était donc impensable de lui donner le nom d’un simple recteur d’une université plus française qu’africaine, qui avait en plus refusé Cheikh Anta Diop parmi ses professeurs. Pour nos amis français, l’urgence était de changer le pouvoir en France : le nouveau serait automatiquement du côté des Africains. Ce qui était un leurre car les questions de fond comme la présence militaire française sur le continent ou le franc CFA n’étaient jamais abordées. La gauche française avait souvent trahi l’Afrique, et rien ne prouvait que l’extrême gauche n’en ferait pas autant.

Indépendance factice

Dans le Paris de 1968, nous cogitions donc sur le Vietnam, Cuba, le destin des Africains-Américains (le républicain Richard Nixon s’étant fièrement déclaré « candidat des non-Noirs et des non-jeunes ») quand Martin Luther King fut assassiné. Nous pensions qu’il avait payé pour son extrême bonté. Alors que Gandhi avait prôné la non-violence en s’appuyant sur la philosophie hindoue, Martin Luther King se fondait sur un livre religieux qui n’a rien d’africain et sur lequel les Européens se sont appuyés pour légitimer l’esclavage. Nous admirions son courage, mais nous le rêvions davantage politique, indépendant, radical. Les Black Panthers nous semblaient plus producteurs de changement. Martin Luther King restait néanmoins très populaire en Afrique. Bien avant Nelson Mandela, il démontrait que, même privé de tout, il est possible de résister.

Pour nous, étudiants à Paris, voir de Gaulle – et par ricochet Foccart – chavirer était un motif d’espoir

Loin de tout suivisme, des groupes d’Africains se dressaient, eux, pour un aboutissement du processus de décolonisation. À leurs yeux, l’indépendance obtenue au début des années 1960 était factice, les soi-disant pères de la nation avaient revêtu des costumes de roi, les vrais chefs, tel Kwame Nkrumah, avaient été défaits. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat », l’un des slogans de Mai 68, s’appliquait aussi à l’Afrique. Voir de Gaulle – et par ricochet Foccart – chavirer faisait naître l’espoir.

Loin de l’effervescence révolutionnaire, l’Afrique vit se créer une image négative d’elle-même qui lui colle encore à la peau

La fièvre révolutionnaire ne s’était pas pour autant installée sur le continent. Grâce à un savant panache de répression et de distribution de la manne de l’État, les régimes du parti unique parvenaient à se maintenir. À la moindre menace, ils déployaient une violence inouïe. À preuve l’assassinat à Kinshasa, le 3 octobre 1968, du révolutionnaire Pierre Mulele, attiré dans un guet-apens et découpé vivant par des militaires que les succès de ses troupes avaient humiliés pendant les « rébellions » des années 1963-1965.

Loin de l’effervescence révolutionnaire, l’Afrique vit se créer une image négative d’elle-même qui lui colle encore à la peau. C’est en 1968 en effet que, face à la guerre civile opposant l’État nigérian et la région du Biafra, la presse et les ONG occidentales se mirent à parler de « génocide » ! Un terrible qualificatif que personne n’avait osé employer pour qualifier, par exemple, les atrocités commises quotidiennement dans les interminables guerres de libération de Rhodésie, du Mozambique, de l’Angola et de la Guinée-Bissau.

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