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Littérature : « Little Rock, 1957 », neuf lycéens noirs entrent dans l’histoire de l’Amérique

Elizabeth Eckford suivie par des « camarades » blanches hostiles à son intégration, dont Hazel Bryan, hurlant dans son dos. © Will Counts/AP/SIPA

Avec un livre fouillé et actuel, Thomas Snégaroff revient sur l’intégration mouvementée des premiers Africains-Américains à Central High School, dans la capitale de l’Arkansas.

Le 17 mai 1954, après des années d’instruction, la Cour suprême des États-Unis rend son arrêt dans l’affaire Brown et al. v. Board of Education of Topeka et al., déclarant la ségrégation raciale inconstitutionnelle dans les écoles publiques. La fin d’une situation inique ? Ce serait trop beau. Entre la loi et son application dans les faits, il y a un pas… Avec Little Rock 1957. L’histoire des neuf lycéens noirs qui ont bouleversé l’Amérique, Thomas Snégaroff revient sur la rentrée scolaire de 1957 dans cette ville de l’Arkansas où, pour la première fois, des élèves noirs allaient être accueillis à Central High School.

« Je travaille sur les mythologies américaines et ce qu’il y a derrière, explique l’historien. Cette histoire, même si elle concerne surtout les États-Unis, doit être racontée à tous, car elle en dit long sur le courage de quelques gamins. Elle n’est pas réservée aux Noirs, elle a une portée universelle. »

Allers-retours dans le temps

Avec un indéniable talent de conteur, Snégaroff brosse le portrait d’une ville du Sud à travers celui des protagonistes d’une affaire qui allait être observée de près jusqu’au plus haut sommet de l’État fédéral. Bien sûr, il s’intéresse avant tout aux enfants embarqués dans ce combat et revient dans le détail sur ce qu’ils vécurent, mais il n’en oublie pas pour autant ceux qui les soutenaient comme ceux qui les conspuaient. N’hésitant pas à effectuer des allers-retours entre présent et passé, il pose partout des jalons permettant de lier les événements de 1957 à la grande Histoire.

Les neuf adolescents s’en vont affronter, en voulant pousser la porte d’un lycée, une haine raciale toujours vive

Quand l’auteur remonte trente ans en arrière, ce n’est pas un hasard. « Le 4 mai 1927, des centaines de curieux regardèrent passer le funèbre cortège. Le corps de Carter était bien en évidence sur le capot de la voiture qui ouvrait ce macabre défilé », écrit Snégaroff, racontant le « dernier lynchage » de l’histoire de Little Rock. Malgré les années passées, le souvenir de cet acte barbare – il ne fut pas le seul – reste dans toutes les mémoires et pèse sur les neuf adolescents – ils sont nés entre 1940 et 1942 – qui s’en vont affronter, en voulant pousser la porte d’un lycée, une haine raciale toujours vive.

« Les Neuf » et les acteurs de la crise

Avec précision, Snégaroff nomme un à un les acteurs de ce moment dont on aimerait pouvoir dire qu’il a changé le cours des choses. « Les Neuf », à savoir : Minnijean Brown-Trickey, Elizabeth Eckford, Melba Pattillo Beals, Gloria Ray Karlmark, Thelma Mothershed, Ernest Green, Jefferson Thomas, Terrence Roberts et Carlotta Walls Lanier. Mais il accorde aussi beaucoup d’importance aux adultes qui, d’un côté ou de l’autre de la « color line », jouent un rôle dans la crise.

Les policiers, en grand nombre, ne font pas grand-chose pour protéger les neuf adolescents, qui baissent la tête sous la pluie d’insultes, les crachats et les menaces de mort

Ainsi retrouve-t‑on, presque face à face, Daisy Bates, journaliste de l’Arkansas State Press, militante de la NAACP, et Orval Faubus, gouverneur démocrate de l’État, favorable à la ségrégation. Distinguant les combats individuels et les manœuvres politiques, soulignant les stratégies des uns et des autres, Snégaroff décrit tous les personnages qui s’affrontent à la veille de la rentrée de 1957 : le superintendant de Central High, Virgil Blossom, le principal, Jess Matthews, et la vice-principale, miss Huckaby, les avocats de la NAACP, les responsables d’associations suprémacistes, les professeurs, les militaires, les médias… Sans oublier le ministre de la Justice, Herbert Brownell Jr, et le président Ike Eisenhower.

AP SIPA

Avec minutie, l’auteur restitue l’atmosphère pesante, la tension qui monte et la pression que subissent les enfants avant le 4 septembre 1957 – puis l’horreur subie durant les jours, les mois, l’année qui suivit. C’est en effet toute une foule, violente, agressive et blanche, qui s’oppose à l’entrée d’une poignée d’élèves noirs à Central High. Les policiers, en grand nombre, ne font pas grand-chose pour protéger les neuf adolescents, qui baissent la tête sous la pluie d’insultes, les crachats et les menaces de mort.

Il était précisément 9 heures 22 quand les Neuf de Little Rock entrèrent dans Central High et dans l’histoire de l’Amérique. 22 soldats les encadraient. Un hélicoptère de l’armée américaine survolait la scène

Bientôt, les alentours du lycée ressemblent à « un théâtre d’opérations militaires ». Eisenhower lui-même doit intervenir pour faire respecter la décision de la Cour suprême. Ce n’est que le 25 septembre que les jeunes Africains-Américains peuvent enfin s’asseoir en classe. « Il était précisément 9 heures 22 quand les Neuf de Little Rock entrèrent dans Central High et dans l’histoire de l’Amérique. 22 soldats les encadraient. Un hélicoptère de l’armée américaine survolait la scène. » Entrèrent dans l’Histoire, entrèrent en enfer.

La reségrégation, une réalité d’aujourd’hui

Avec force détails, Snégaroff décrit le calvaire subi par ces pionniers, malgré la présence de militaires à leurs côtés : insultes, humiliations, agressions perpétrées par une « minorité agissante » sous le regard peu attentif du corps enseignant. Ainsi, après l’avoir enfermée dans les toilettes, des filles bombardèrent Melba Pattillo de bandelettes enflammées. « “Tu croyais qu’on allait laisser des nègres utiliser nos toilettes ? hurla quelqu’un. On va te brûler vive. Il ne restera rien de ton corps.” »

Happy end ? Le film hollywoodien s’arrêterait sur ces mots : « Désormais, aucun des Neuf n’était plus élève à Central High School. Mais il y en aurait bientôt d’autres, plus nombreux. À force d’une volonté hors du commun, les Neuf avaient montré la voie. » Malheureusement, il n’y a pas de happy end.

« Aujourd’hui, huit Noirs sur dix sont encore dans des écoles entièrement noires, explique Snégaroff. La reségrégation est une réalité, la loi n’a pas suffi. Les familles blanches fuient vers le privé. Cette histoire ne s’achève pas. » Les Neuf, eux, se sont retrouvés en 1987, trente ans après les faits, et se sont coulés dans le récit national : « Le discours un peu convenu d’une Amérique qui aurait pansé ses plaies est pleinement intégré. Ils racontent une histoire telle qu’ils aimeraient l’entendre, ils se racontent une histoire. » Lors de son enquête, avant l’élection de Donald Trump, Thomas Snégaroff a remarqué ces mots sur un mur de Little Rock : « Make white America great again ».


L’impossible réconciliation

Une jeune femme blanche hurlant sa haine contre une jeune femme noire : la photo de 1957 est restée dans l’Histoire, résumant à elle seule l’opposition des États du Sud à la fin de la ségrégation scolaire. Quarante ans plus tard, le 20 septembre 1997, les deux protagonistes de cette image, Elizabeth Eckford et Hazel Bryan, ont été réunies pour une rencontre et une photo souvenir censée illustrer en un sourire la réconciliation de deux Amérique.

will counts/AP/sipa

Pendant un temps, ce fut le cas, les deux femmes sympathisant et participant même ensemble à plusieurs débats publics – et au célèbre show d’Oprah Winfrey, en 1999. Mais bientôt, Elizabeth Eckford vint à douter de la sincérité de Hazel Bryan et ne supporta plus « ses silences sur le passé ». En 2000, quand la photo de la « réconciliation » dut être réimprimée, Elizabeth exigea que soit ajoutée la phrase suivante : « Il ne peut y avoir de véritable réconciliation sans une reconnaissance sincère du passé douloureux que nous avons en commun. »

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