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Cet article est issu du dossier «Maroc : le paradoxe du Nord»

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Musique

Maroc : Jazz in the city à Tanger

Le festival TanJazz fêtera ses 19 ans en septembre. Ici la chanteuse Nnenna Freelon avec Miki Hayama (piano), Alfred Wayne Batchelor (contrebasse), Kinah Ayah (batterie) et Beverly Botsford (percussions), en 2009. © Pascal Kober / DALLE

Source d’inspiration pour des peintres et écrivains du monde entier, Tanger a aussi attiré la crème des musiciens afro-américains. Leur blues résonne toujours dans la kasbah.

C’est un samedi gris du mois de mars. Un de ces jours venteux où une fine bruine vient griser les eaux du détroit, agitées par de grands moutons d’écume blanche. Un temps à remonter l’avenue Pasteur au pas de course pour s’engouffrer dans la chaleur boisée de la Librairie des colonnes, institution tangéroise qui fut, dès 1949, le refuge de la Beat Generation – entre autres.

Sur le comptoir, l’album The 4 American Jazz Men in Tangier, dont la pochette montre quatre musiciens afro-américains concentrés en studio, dont le génial trompettiste Idrees Sulieman et son comparse Oscar Dennard, pianiste à la carrière fulgurante, retrouvé mort en Égypte à l’âge de 30 ans.

DR / Sunnyside Records

De nombreux jazzmen et écrivains afro-américains ont été happés par la ville du détroit

« Ce sont des enregistrements inédits de Dennard. Ils ont été réalisés en 1959 par le producteur Jacques Muyal, un fils de Tanger, qui était surtout le “monsieur jazz du XXe siècle” lorsqu’il travaillait pour Radio Tanger International. De nombreux jazzmen et écrivains afro-américains ont été happés par la ville du détroit. Ils n’y subissaient ni ségrégation ni apartheid et vivaient une sorte de retour aux sources africaines. Dans cet album, Sulieman tient une note de deux minutes et demie à la trompette, c’est dingue ! » raconte avec enthousiasme Simon-Pierre Hamelin, directeur de la librairie, écrivain et accessoirement figure du Tanger littéraire.

Dans le sillage des « 4 American Jazz Men », un autre musicien hors pair a le coup de foudre pour Tanger en 1967 : Randy Weston. Avec Jacques Muyal, il y ouvre un club de jazz, l’African Rhythms Club, puis se lie d’amitié avec le maâlem Abdellah Boulkhair El Gourd, icône de la musique gnaoua, né dans la kasbah de Tanger. Ensemble, ils fusionnent leurs styles et, en 1972, lancent le premier festival international de jazz. Une édition et… terminé. La faute aux responsables locaux et nationaux, selon Weston.

Programmation éclectique


En 1999, un autre festival voit le jour : TanJazz, qui fêtera ses 19 ans en septembre. Une réussite qui tient à l’obstination de Philippe Lorin, ex-publicitaire parisien installé à Tanger en 1994, époque où la ville était « au fond du trou ».

Avec une programmation éclectique – parfois quelque peu décevante – et un public fidèle au poste, TanJazz reste l’événement phare de la cité. A-t-il pour autant ranimé l’esprit qui y soufflait jadis ? « Pas vraiment », voire « walou ! » regrettent plusieurs acteurs culturels. Fini les clubs, pas de nouveaux groupes, très peu de concerts… « Je ne serai pas aussi radical, nuance Simon-Pierre Hamelin. Il y a moins de grands noms qu’avant, mais il y a un vrai public tangérois, y compris populaire. Il y a trois ans, Randy Weston a fait un tabac, on a dû fermer les portes trente minutes avant le concert ! »

Une nouvelle génération d’artistes s’inspire d’ailleurs des bonnes vieilles ondes du jazz. Direction rue Magellan, dans le vieux quartier espagnol, où se niche Tabadoul (« l’échange », en arabe), face au détroit et à son nouveau port de plaisance. Cet espace culturel polyvalent est dirigé par la Franco-Italienne Silvia Coarelli, auteure d’une thèse sur la mafia napolitaine, ex-professeure de français et, depuis une quinzaine d’années, productrice et organisatrice de festival. On murmure que c’est elle qui oriente les nouveaux groupes encore indécis vers le jazz.

Bœuf improvisé

Le samedi, c’est open mic (« micro ouvert ») à Tabadoul. Un chanteur interprète « Non, je ne regrette rien », d’Edith Piaf. Point de jazz donc, pourtant sa pépinière est bien là. « C’est nous qui organisons Tanjil, le concours de jeunes talents de TanJazz, en partenariat avec Visa for Music [festival rabati], pour encourager de jeunes groupes de swing ou de jazz fusion, explique Silvia Coarelli.

Prix du public de l’édition 2017 : le groupe tangérois JY Blues, emmené par une jeune chanteuse talentueuse ; prix du jury : un groupe de sept jeunes de Chefchaouen, Seven Doors, qui fusionne jazz et Aïta Jabalia », musique populaire du Rif.

Lazywall, célèbre groupe de rock tangérois, s’est lui aussi inspiré des sonorités jazzy pour son album The Hundredth Monkey, sorti fin 2017. Ses membres auraient été touchés par la grâce du jazz après un bœuf improvisé avec Randy Weston et des pianistes cubains de passage à Tanger. La magie de la ville opère toujours. Elle occupe une place à part dans l’imaginaire et les compositions des jazzmen américains, dont les hommages à la ville sont légion.

Le Tangérois Hisham Aïdi, politologue et critique musical installé à Harlem, proche de Jacques Muyal, a récemment écrit qu’il suffisait d’écouter WBGO (la seule radio de jazz new-yorkaise) pour entendre la voix off dire doucement : « Et maintenant, imaginez-vous à Tanger, le sable balayant les pare-vent… » Preuve que le Tanger jazzy continue de vivre aussi de l’autre côté de l’océan.


Au bonheur des touristes

Séjour balnéaire au bord de l’Atlantique ou de la Méditerranée, écotourisme et visites culturelles dans l’arrière-pays, le temps d’un festival ou d’un voyage d’affaires… La région est devenue la quatrième destination du royaume, avec de plus en plus de visiteurs internationaux – européens, américains, japonais, chinois, etc. (+24 % en 2017 par rapport à 2016) –, mais aussi marocains (+33 %).

À Tanger, le nombre de nuits d’hôtel est passé de 819 290 en 2010 à 1,24 million en sept ans (+34 %).

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