Politique

Winnie Mandela, la femme noire qui ne baissait pas les yeux

Par

Romancière camerounaise, Grand prix littéraire d'Afrique noire

Nelson Mandela et sa femme Winnie, le jour de sa libération après 27 ans de détention le 11 février 1990.. © Greg English/AP/SIPA

Arrêtée, torturée, bannie à l'autre bout du pays... L'ancienne épouse de Nelson Mandela, décédée le 2 avril, était devenue une figure incontournable de la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Engagée sur le nom de Nelson, elle s'était fait un prénom. Jamais, à aucun prix, elle ne courbait l’échine.

Tribune. Elle s’appelait Nomzamo Winifred Zanyiwe Madikizela. En prenant son nom, elle choisit d’incarner le combat de son mari emprisonné dans les geôles du gouvernement raciste et violent de son pays, l’Afrique du Sud. Le monde entier la connaît désormais sous le nom de Winnie Mandela. Elle est morte à 81 ans, entourée des siens, et ce sera sa dernière victoire, car ce n’est pas la fin qu’ils lui prédisaient.

Winnie Mandela était une rebelle au sens étymologique du terme : celle qui recommence la guerre tant qu’il y a une guerre à mener pour défendre la nécessité pour chacun d’exister sur cette terre dans la dignité ; celle qui ne se soumet à aucune injustice, ne courbe pas l’échine, jamais, à aucun prix.

Les puissants ne s’attendaient pas à ce qu’une femme, noire, sans appui parce que sans son mari, s’élève si puissamment dans la contestation de leur pouvoir inique

Une mauvaise surprise pour le gouvernement sud-africain de l’époque. Les leaders de l’ANC venaient d’être emprisonnés, exilés à Robben Island, coupés du monde. Le plus célèbre d’entre eux restera enfermé pendant 27 ans. Ceux qui avaient échappé à la condamnation s’étaient réfugiés dans les rares pays amis. Les puissants avaient décapité la rébellion, ils ne s’attendaient pas à ce qu’une femme, noire, sans appui parce que sans son mari, s’élève si puissamment dans la contestation de leur pouvoir inique.

L’indomptable femme noire en colère

Ils l’ont arrêtée, torturée, bannie dans un township à l’autre bout du pays, où le grand Edward Kennedy s’est déplacé pour lui rendre hommage. Car, malgré la disproportion infinie des forces – ou peut-être grâce à elle –, parce que ce gouvernement apparaissait tout à coup dans son indéfendable mesquinerie surarmée, elle était devenue une figure incontournable de la lutte. Si grande qu’ils n’ont pas osé la tuer, si immense qu’ils n’ont pas osé tuer son mari, dont le nom a rayonné grâce à elle pendant les longues années durant lesquelles il a été contraint au silence.


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Elle ne l’a jamais laissé sombrer dans la mort lente de l’anonymat à laquelle il était astreint. Elle l’a maintenu vivant dans la mémoire du monde, elle a maintenu la flamme allumée, mieux, elle en a incendié les consciences. Mais alors, elle n’était plus simplement la femme du grand homme, elle était Winnie.

Elle s’est jetée dans la bataille avec une fureur vengeresse à la mesure des coups qui étaient portés à sa famille et, au-delà, à son peuple

Engagée sur le nom de Nelson, elle s’est fait un prénom. Elle s’est jetée dans la bataille avec une fureur vengeresse à la mesure des coups qui étaient portés à sa famille et, au-delà, à son peuple, et ils se sont reconnus dans cette rage éloignée de l’acceptation servile qui leur était dévolue. Les gens de rien l’ont adoubée, ils l’ont faite reine des loqueteux, des laissés-pour-compte, et elle a accepté leur sacre. Elle était Winnie pour elle-même, non plus à travers lui. Peut-être est-ce cela qui condamna l’indomptable femme noire en colère, à si juste titre…

La légende dit qu’après sa libération Nelson emprunta les lunettes de presbyte de Winnie pour lire son premier discours, il avait perdu les siennes. Tout un symbole car, à cette époque encore, il lui faisait confiance pour décrypter le monde dont il avait été si longtemps exclu et que patiemment elle lui avait traduit. Pourtant, là où la violence sans nom, la diffamation, les trahisons, les victimes si nombreuses… ne l’avaient pas fait fléchir, le rejet de l’homme même qui avait irrigué les luttes et justifié tant de souffrances la reléguera dans l’ombre.

Pour Winnie, l’idée même d’une négociation était une reddition

L’apartheid est mort parce que des Blancs intelligents avaient compris depuis longtemps que le pays était dans une impasse, qu’il leur faudrait négocier ou périr. Nelson, et le monde entier avec lui, affirmait que Blancs et Noirs devaient trouver une issue au conflit acceptable pour tous. Les leaders noirs de l’ANC, après des années de lutte, d’humiliation, d’emprisonnement et d’exil pour eux, leurs pères avant eux et leurs enfants ensuite, approchaient enfin le pouvoir. Ils étaient disposés à effectuer les indispensables compromis. Winnie disait que les Blancs avaient perdu, que l’idée même d’une négociation, pour ces personnes depuis toujours assurées de leur bon droit à asservir les autres, était une reddition.


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Les uns et les autres espéraient une Jacky Kennedy à l’africaine

Par conséquent, l’ANC négociait en position de force et ne devait rien céder avant que le plus pauvre des pauvres dans les townships n’ait obtenu réparation. Elle disait, le pardon appartient à Dieu, la justice est un dû, les uns et les autres traduisaient, la vengeance est un dû et s’en effrayaient. Ils espéraient une Jacky Kennedy à l’africaine qui, parée de robes ethniques, leur ferait honneur à la cour d’Angleterre, ils faisaient face à une rebelle dont l’âme et le corps avaient été forgés par des années de combat dont ils entendaient nier la valeur.

Jusqu’au bout elle refusa de s’excuser

Parce que c’était lui, parce que c’était elle, Winnie, pour la première fois en 30 ans, recula. Ils avaient gagné ! Il était l’Élu. De quelle autre victoire pouvait-elle se prévaloir ? Lui, les yeux tournés vers l’avenir, occupé à bâtir la nation Arc-en-Ciel que chantent les poètes, n’aura pas un mot de soutien lorsqu’ils l’expulseront elle, comme une inopportune, et tenteront de l’accuser de crimes immondes. Winnie était traquée par les services secrets, son téléphone mis sur écoute, ses proches infiltrés.

L’avenir devrait composer avec des femmes noires qui ne baissent pas les yeux

Pourtant ils ne produiront aucune preuve concrète contre elle. Des témoins contradictoires et contredits se produiront à la barre, Desmond Tutu la suppliera presque en larmes de s’excuser : « Les choses ont mal tourné, lui déclarera-t-il. Dites simplement : “Je suis désolée.” » Baisse les yeux femme noire arrogante, ton humilité est indispensable à la construction de l’avenir. Winnie jamais ne s’excusa. L’avenir devrait composer avec des femmes noires qui ne baissent pas les yeux.

Blancs et Noirs crucifieront l’égérie en des accords souterrains qui aujourd’hui seulement révèlent leur caractère pernicieux. Ils la blesseront où battait son cœur, et Nelson détournera le regard. Madiba, l’homme symbole, sacrifiera la femme rebelle, si belle, insoumise jusqu’au creux des os, ingérable assurément, et signera ainsi le parchemin qui lui ouvrait la porte de l’immortalité…

Rest in peace and rise in power, Queen Winnie.

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