Société

Poutine n’est pas belge

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Le président russe Vladimir Poutine porte un toast au Kremlin à Moscou, lors d'une cérémonie le 28 décembre 2017. © Kirill Kudryavtsev/AP/SIPA

Pour mieux percevoir la réalité du monde, Il est serait bon de temps en temps, de changer nos lunettes occidentales.

Excédé, Dimitri secoue la tête et lève les yeux au ciel. C’est dans un français parfait qu’il s’exclame :

– Mais enfin, il n’est pas belge !

Nous sommes dans un café de la rue Jean-Pierre-Timbaud, à Paris. La Ville Lumière est décidément cosmopolite puisqu’il y a autant de nationalités que d’individus autour de la table – un groupe hétéroclite qui s’est formé à l’occasion d’un séminaire d’économie. Il y a là un Marocain (votre serviteur), une Française, un Russe, une Danoise et un Belge, qui vient de dire pis que pendre du tsar de toutes les Russies (moins l’Ukraine).

C’en est trop pour Dimitri, qui entreprend d’expliquer au Belge de quoi il retourne : – Poutine défend les intérêts russes, pas ceux des compatriotes de Tintin. Il n’a pas à vous faire plaisir. Vous ne pouvez pas le juger en fonction de votre vision du monde.


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Trump braille « America first! » à longueur de journée, Macron veut moderniser la France pour qu’elle tienne son rang dans le monde, Merkel entonne sans complexes l’hymne national allemand, qui commence, je vous le rappelle, par : Deutschland, Deutschland über alles, über alles in der Welt! c’est-à-dire : « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout, au-dessus de tout au monde ! » On trouve cela normal, Trump, Macron et Merkel sont des dirigeants à poigne, bravo. Mais que Poutine défende les intérêts de son peuple et de son pays, c’est haro sur le baudet !

Émotion à géométrie variable

Notre amie danoise s’énerve.

– Mais ils ne font pas assassiner leurs ennemis comme Poutine l’a fait avec l’espion russe, là, au nom imprononçable, en Angleterre !

Dimitri avale une gorgée de brouilly et demande :

– Vous avez regardé Arte hier ? Ils ont passé un documentaire très charpenté qui suggère fortement que Ronald Reagan, son vice-président George Bush senior et le patron de la CIA, William Casey, ont fait assassiner Olof Palme, le Premier ministre suédois, en 1986, parce qu’il s’opposait à leur politique agressive envers l’Union soviétique.


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Il s’agit quand même du Premier ministre démocratiquement élu d’un grand pays européen. Quelqu’un s’est-il ému de ces révélations ? Personne. Mais quand un ancien espion sans importance est empoisonné dans un restau minable, dans une petite ville anglaise assoupie, c’est le crime du siècle et Poutine, c’est le diable !

Un seul récit du monde, celui de l’Occident

– Mais la Crimée…, hasarde notre collègue française.

– Quoi, la Crimée ? C’était un territoire russe jusqu’en 1954 et il a été rattaché pour des raisons purement administratives à l’Ukraine par Khrouchtchev. Et voilà que l’Otan commençait à lorgner dessus en faisant des avances grossières à l’Ukraine. Vous imaginez la VIIe flotte américaine mouillant à Sébastopol ? Vous accepteriez la flotte chinoise s’installant à Brest avec ses armes nucléaires pointées sur Paris ?

Un ange passe, très déplumé, dans ce grand café parisien. Il n’y a pas à dire, les arguments de Dimitri font mouche. Mais alors, pourquoi avons-nous ce préjugé défavorable à Poutine ? Est-ce parce que toutes les télés, toutes les radios, malgré leur apparente diversité, ont en toile de fond un seul récit du monde, celui de l’Occident ?

Et si nous regardions plus souvent les télés russes, chinoises, turques ou arabes ? N’aurions-nous pas une vue plus équilibrée, plus juste, de ce qui se passe dans le monde, ce monde que nous avons tort de ne regarder au journal de 20 heures qu’avec les yeux d’un présentateur briard, british ou… belge.

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