Livres

Bessora : « Traité comme une chose, on peut tout de même devenir une personne »

Bessora, écrivaine, chez son éditeur le Serpent à Plumes, à Paris le 23 mars 2018.Dans une saga fleuve prévue en quatre tomes, La Dynastie des boiteux, l’auteure met en avant des héros qui, nés sous la mauvaise étoile, réussissent à se réapproprier leur destin.© Frédérique Jouval pour JA © FRÉDÉRIQUE Jouval pour JA

Dans un roman-fleuve prévu en quatre tomes, La Dynastie des boiteux, l’auteure met en avant des héros qui, nés sous une mauvaise étoile, réussissent à se réapproprier leur destin.

Son nouveau projet littéraire détonne à l’heure où les complaintes et les indignations fleurissent un peu partout. Imaginez un livre… ou plutôt quatre, qui racontent comment des hommes et des femmes réussissent à s’accomplir malgré la couleur de leur peau ou leur condition sociale.

Bessora, auteure « à géographie variable », parisienne née en 1968 en Belgique d’une mère suisse et d’un père gabonais, est souvent à contre-courant. Elle réussissait déjà dans son premier roman, 53 cm (éd. Le Serpent à plumes), à faire rire en contant ses tribulations pour obtenir sa carte de séjour en France… Rencontre avec une auteure d’exception(s).

Un travail de plus de dix ans… au rythme de 7 000 signes par jour, qu’on relit, qu’on reprend, qu’on jette pour moitié à la poubelle

Jeune Afrique : Ce n’est pas fréquent que l’on reçoive le début d’une saga qui s’étend sur quatre volumes…

Bessora : C’est du suicide ! [Rires.] Le Serpent à plumes est l’éditeur avec lequel j’ai commencé [pour l’ouvrage 53 cm], et je suis contente de le retrouver pour ce projet complètement fou. On sait qu’on a au-dessus de la tête une direction commerciale avec des objectifs de vente, qu’une tétralogie avec une écriture dense n’est pas ce qu’il y a de plus accessible, mais je ne veux pas m’empêcher de relever ce genre de défi.

C’est un travail de longue haleine ?

Un travail de plus de dix ans… au rythme de 7 000 signes par jour, qu’on relit, qu’on reprend, qu’on jette pour moitié à la poubelle. Écrire autant est devenu une addiction, ça me soulage, c’est mon shoot ! Mon dernier ouvrage (Le Testament de Nicolas, éd. La Margouline) faisait seulement une centaine de pages, je m’appuyais sur une écriture plus sobre ; là, c’est très différent. Oui, il y a la liberté du créateur, oui, je fais ce que je veux et je vous emmerde, mais on s’adresse à un lecteur, il faut l’accompagner.

Chaque tome peut se lire indépendamment des trois autres, j’ai fait beaucoup d’efforts de structuration, j’utilise des outils de dramaturgie pour construire le récit, les ­cliffhangers, par exemple, ces effets de suspense que l’on retrouve de façon récurrente dans des séries comme Game of Thrones. L’idée, c’était d’arriver à un truc énorme mais qui reste appétissant… Un peu comme un gros gâteau, une forêt-noire !

Malgré les révolutions, les ordres, les classes perdurent et continuent à s’imposer à nous aujourd’hui

Ce premier tome raconte l’histoire de Johann, fils métis d’un père trafiquant français et d’une mère réunionnaise, au XIXe siècle.

Comme chacun des personnages principaux dont je vais parler dans les quatre tomes, c’est quelqu’un qui veut échapper au destin qu’on a prévu pour lui. Johann, fils illégitime d’une métisse, ne devrait pas être un aventurier. On ne peut pas être explorateur quand on est exploré, être celui qui observe quand on est observé. Ça le rend fou, et il veut réaliser son rêve, être le premier voyageur à voir le gorille. Et il va réussir. En mentant, en rusant, certes, mais il réussit. L’idée, c’était aussi de montrer que lorsque l’on est traité comme une chose on peut tout de même devenir une personne. On peut se réapproprier un système de domination pour choisir sa voie.

La saga, qui couvre trois siècles, commence en 1667 dans les Cornouailles anglaises et se termine en 1903, à la mort de Johann, à Saint-Pétersbourg… Pourquoi ne pas avoir prolongé cette analyse des systèmes de domination à la période actuelle ?

Vous vouliez que j’écrive huit tomes ? [Rires.] Je pense que malgré les révolutions, les ordres, les classes perdurent et continuent à s’imposer à nous aujourd’hui. À un moment de l’histoire, mon personnage métis est invité dans une société royale. On le regarde de haut, en se demandant d’où il vient, quelle est sa légitimité…

Je pense que ça peut faire écho chez beaucoup de contemporains. L’intérêt de situer l’intrigue loin dans le temps et dans l’espace, c’est de prendre du recul et de mieux pouvoir apprécier ce que nous vivons au présent. Ça fonctionne pour des récits qui, comme le mien, s’inscrivent dans le passé, mais aussi pour de la science-fiction.

En écrivant, je suis partie de personnages fictifs, mais au fur et à mesure de mes recherches j’ai croisé des figures historiques qui leur ressemblaient !

On découvre à la fin de l’ouvrage que vous vous êtes inspirée de personnes réelles…

En écrivant, je suis partie de personnages fictifs, mais au fur et à mesure de mes recherches j’ai croisé des figures historiques qui leur ressemblaient ! Pour Johann, par exemple, je me suis appuyée sur le parcours de Paul Belloni du Chaillu, un explorateur franco-américain né à La Réunion qui a arpenté le Gabon et était passionné par les gorilles, les Pygmées… Né d’une mère mulâtre, il s’est façonné une légende, comme mon personnage. Il racontait qu’il descendait d’une famille huguenote [de Français protestants].

J’ai aussi découvert aux États-Unis, dans le Maryland, un musée Benjamin-Banneker. Icône de ­l’abolitionnisme, premier Noir à avoir écrit un almanach, il a inspiré le personnage de Johanna Banneky dans la saga.

Quant à Molly Welsh Banneker, fille des Cornouailles exilée en Amérique qui épouse un esclave, elle est devenue Jane Banneky, la narratrice des quatre tomes.

Pour me mettre dans le bain d’une période, je parcours aussi beaucoup de fictions de l’époque qui ne sont pas restées dans l’histoire

Vous évoquiez Game of Thrones… Avez-vous été influencée par des séries ?

Je suis une éponge… vigilante. Je m’imprègne de ce que je vois, de ce que je lis, mais je fais attention ! Game of Thrones, je suis fan. On retrouve peut-être dans mon ouvrage un peu de la passion maternelle de la reine Cersei. Mais pendant l’écriture je lisais aussi Bel-Ami, de Maupassant, La Joie de vivre, de Zola, Orages pèlerins, de Fawaz Hussain, des romans graphiques…

Pour me mettre dans le bain d’une période, m’imprégner du ton, des représentations, je parcours aussi beaucoup de fictions de l’époque qui ne sont pas restées dans l’histoire. Par exemple pour mon personnage d’Édouard Perrin, taxidermiste au langage très nationaliste, classificatoire… mais ­totalement banal pour l’époque.

Je peux choisir de ne pas rejoindre ce parlement des écrivaines francophones

Comme votre personnage Johann, vous êtes métisse. Sur votre blog, vous expliquiez récemment avoir refusé de vous rendre à la session d’automne du Parlement des écrivaines francophones, où vous étiez invitée. Vous ne vouliez pas être résumée au « jus des couilles » de votre père et vous retrouver en incarnation de l’Afrique.

Il y a des ghettos partout… Rien que le monde de l’édition est rempli de ghettos. Chez Denoël, par exemple, c’est tout blanc. Et ça ne me dérange pas, à partir du moment où je peux choisir où je vais, si c’est pertinent par rapport à ce que je fais. Je ne peux pas empêcher des libraires de ranger mes livres au rayon DOM-TOM ou Belgique, ce qui s’est déjà produit. J’ai plus de mal à me faire inviter à la partie non africaine du Salon du livre de Genève…

En revanche, je peux choisir de ne pas rejoindre ce parlement des écrivaines francophones. Et de me rendre au congrès du Conseil international d’études francophones, à La Rochelle, car il s’agit de francophonie au sens large, qui inclut tous les pays qui parlent français.

Je ne veux pas être la « black » acceptable et rassurante qu’on invite à la place des auteurs gabonais

Vous dites que, par un étonnant renversement, la littérature francophone est considérée comme « supérieure ».

Oui, on entend que cette littérature-monde est beaucoup plus riche que la littérature française, où les auteurs abusent de l’autofiction et écrivent autour de leur nombril. C’est malheureux.

Quel est votre rapport au Gabon ?

Je suis née en Europe, mais lorsque je suis arrivée au Gabon, vers 6 ou 7 ans, j’ai tout de suite su que j’entrais dans le rêve de mon père. J’ai rencontré la moitié de ma famille, je me suis imprégnée de l’histoire de mon pays, j’y ai vécu une dizaine d’années… Mais je ne supporte toujours pas qu’on veuille me faire représenter les écrivains gabonais. Il y en a sur place, qui y vivent, qui y travaillent, je ne veux pas être la « black » acceptable et rassurante qu’on invite à leur place.

Vous ne seriez pas la première auteure « africaine » à ne pas vivre sur le continent…

Les auteurs « africains » qui n’ont pas vraiment vécu sur place depuis vingt ans, ça me dérange. En tout cas, je ne me le permettrais pas. En revanche, je suis en relation avec des écrivains sur place et, quand je reçois une demande par rapport à mon travail, j’y réponds. Là, par exemple, je vais envoyer des exemplaires de ce premier tome au Gabon !


Liberté grand format

En se lançant dans cette ­tétralogie vertigineuse couvrant trois siècles, sautant à cloche-pied sur les continents, et animant une foule de personnages, Bessora ne s’est pas seulement affranchie des contraintes pesant généralement sur les romanciers. Elle a aussi brisé les chaînes de ses personnages en construisant une épopée célébrant la liberté, ou plutôt la possibilité de l’atteindre. Il est toujours possible de sortir de l’ornière à laquelle la couleur de peau, le sexe, le milieu social semblent vous condamner. La Dynastie des boiteux est bien plus, évidemment, qu’une fresque ­antidéterministe…

Ce premier tome, Zoonomia (titre emprunté à un ouvrage d’Erasmus Darwin, grand-père de Charles, contenant les prémisses de la théorie de l’évolution), est aussi une réflexion sur l’hérédité, la transmission. Johann cherche le gorille, métaphore évidente d’une quête généalogique et identitaire. C’est encore un livre d’histoire(s), de géographie(s), parfaitement documenté. Et un roman à l’écriture dense, parfois férocement drôle, et riche sans être écœurante. Entre autres.

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