Politique

Appliquons des remèdes simples aux maux ivoiriens

Par

André Silver Konan est un journaliste et éditorialiste ivoirien, collaborateur de Jeune Afrique depuis Abidjan.

Des policiers ivoiriens, à Abdijan le 7 août 2017 (image d'illustration). © REUTERS/Luc Gnago

Ces trois dernières années, des manifestations spontanées de colère ont agité plusieurs villes ivoiriennes. Si les raisons de la colère sont chaque fois différentes, ce sont souvent les symboles de l'État qui sont attaqués. Un remède existe face à cette défiance, née de la frustration sociale : sanctionner les mauvais gestionnaires de projets publics.

Tribune. Les images de l’émeute ont fait le tour des réseaux sociaux. L’une d’entre elle, devenue virale, est le symbole achevé de l’autorité bafouée : c’est celle du chapeau d’un gendarme ayant fui la vindicte de la foule. Il est accroché aux restes d’un arbre calciné et moqué par les passants. La scène se déroule à M’Bahiakro, le 6 mars dernier. Deux jours plus tôt, une jeune fille a été assassinée dans cette localité située non loin de Bouaké, dans le centre de la Côte d’Ivoire – un crime rituel, qui aurait été commandité par le père de la victime et qui a été à l’origine de violents affrontements entre manifestants et forces de l’ordre.

Ces trois dernières années, plusieurs villes ivoiriennes ont été secouées par des manifestations spontanées de colère, y compris dans des fiefs traditionnels du Rassemblement des républicains (RDR), le parti présidentiel. Bouaké, mais aussi Bloléquin (Ouest), Korhogo (Nord) ou Soubré (Sud-Ouest)…

Frustration populaire

Les causes sont souvent différentes (coût de l’électricité à Bouaké, incendie d’un marché public à Soubré), mais à chaque fois, ce sont les représentations de l’État qui sont attaquées. Émeutiers et manifestants s’en prennent à des bâtiments administratifs qui incarnent, à leurs yeux, la corruption, l’impunité et l’injustice.

Le malaise est profond, le président Alassane Ouattara l’admet : « Les comportements inciviques de ces derniers mois nous interpellent tous. Ils sont contraires à l’idéal de société que nous voulons bâtir ». Mais il ne faut pas s’y méprendre. La colère s’enracine dans la pauvreté et les inégalités.

En 2010, Alassane Ouattara a suscité d’énormes attentes, trop sans doute

Dans son dernier rapport, la Banque mondiale a reconnu que « depuis la sortie de crise en 2012, la performance de l’économie ivoirienne a été remarquable avec un taux de croissance par habitant supérieur à 5 % par an ». Mais aussi que « malgré cette embellie, le niveau actuel du revenu par habitant reste aujourd’hui inférieur à celui du début des années 1980 ».

Selon l’institution financière, « l’examen des facteurs de croissance économique […] montre que si le taux d’emploi a fortement augmenté, les revenus n’ont pas suivi la même évolution positive ». Traduction simple : travailler plus ne veut pas dire gagner plus. Une situation qui crée nécessairement des frustrations, lesquelles explosent à la moindre étincelle.

Répartition plus équitable des richesses

Le gouvernement ivoirien est à la croisée des chemins. En 2010, Alassane Ouattara a battu campagne autour du thème de l’amélioration des conditions de vie des populations et son programme pour l’émergence de la Côte d’Ivoire « à l’horizon 2020 » a suscité d’énormes attentes. Trop sans doute, car c’est bien connu, des grands espoirs naissent les grandes déceptions. À deux ans de la fin de son deuxième mandat, les avancées macroéconomiques n’arrivent pas à dissiper les craintes microéconomiques des Ivoiriens.

Pour mettre un terme à la spirale de violences sociales, les autorités essayent d’appliquer les recettes de la Banque mondiale sur les « transferts technologiques ». Soit. Mais celles-ci ne s’attaquent pas aux vrais problèmes, ceux qui font descendre les manifestants dans les rues.

Le plus important est de sanctionner les mauvais gestionnaires de projets publics

Pour les institutions de Breton Woods, l’une des meilleures manières de répartir équitablement les fruits de la croissance est de rapprocher les services de l’État du citoyen. Dans la théorie, cela semble juste. Dans la réalité, l’incidence de cette politique restera limitée tant que le gouvernement n’aura pas défini un mécanisme transparent pour empêcher, par exemple, que les médicaments censés être gratuits dans des centres de santé ruraux soient vendus à des paysans.

Le jour où les dirigeants comprendront qu’il ne suffit pas de doter le pays d’institutions de lutte contre la corruption, mais que le plus important est de sanctionner les – mauvais – gestionnaires de projets publics (qu’ils soient directeurs, ministres ou chefs d’entreprise) pour empêcher l’enrichissement d’une caste au détriment du petit peuple, un pas de géant aura été franchi sur la route d’une répartition plus équitable des richesses. Pourquoi rechercher des solutions compliquées aux frustrations sociales quand les remèdes peuvent être simples ?

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