Politique

Mali – Présidentielle : l’Adema à la croisée des chemins

Militants de la formation lors de la conférence nationale du 25 mars 2017, à Bamako. © Emmanuel DAOU Bakary

À quatre mois de la présidentielle, le parti Adema, autrefois hégémonique, se déchire entre les partisans d’une candidature maison et les pro-IBK. Au point d’inquiéter le camp du chef de l’État et de nourrir les espoirs de l’opposition.

Faut-il y aller de son côté ? Ou soutenir Ibrahim Boubacar Keïta ? Depuis le début de l’année, la question taraude l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-PASJ), principal allié du Rassemblement pour le Mali (RPM), le parti présidentiel. Après des semaines de clash et de débats houleux en interne, la formation de l’abeille a fini par trancher : elle présentera un candidat à l’élection présidentielle du 29 juillet.

Plusieurs prétendants à l’investiture se sont déjà déclarés. Le 10 mars, Kalfa Sanogo, le maire de Sikasso, a été officiellement désigné par la section de sa ville, la deuxième la plus peuplée du pays. Moustapha Dicko, ancien ministre de l’Enseignement supérieur, et Dramane Dembélé, candidat du parti à la présidentielle de 2013, ont également annoncé leur intention de se présenter. Enfin, le 21 mars, des proches de l’ancien président de la transition Dioncounda Traoré ont déposé un dossier de candidature à son nom.

« Nous n’avons pas de candidat consensuel capable de rassembler les troupes, organiser ces primaires va faire voler l’Adema en éclats » assène Adama Sangaré, maire de Bamako

Beaucoup de cadres du parti ne voulaient pourtant pas d’un candidat étiqueté Adema-PASJ. Parmi eux, le professeur Tiémoko Sangaré, son président, Adama Sangaré, son vice-président et maire de Bamako, ainsi que quatre ministres du gouvernement actuel. Eux militent pour un soutien à IBK dès le premier tour de la prochaine élection.

Dissensions internes à l’Adema

Ils ne veulent pas entendre parler d’une primaire, dont les contours et le calendrier restent de toute façon très flous, et souhaitent la participation de leur formation politique à la coalition censée porter le président sortant vers un second mandat. « Il faut être lucide. Nous n’avons pas de candidat consensuel capable de rassembler les troupes, peste Adama Sangaré. Organiser ces primaires va faire voler notre parti en éclats. »

Les partisans d’un soutien à IBK affirment agir pour la survie du parti. « Y aller seul serait du suicide », ajoute Adama Sangaré. Ils estiment l’Adema-PASJ insuffisamment préparée mais aussi trop divisée et endettée pour mener une campagne victorieuse. À les écouter, s’engager dans ce combat perdu d’avance fragiliserait un peu plus leur formation, cantonnée au rôle d’allié du pouvoir depuis la fin du régime d’Alpha Oumar Konaré, en 2002.

D.B.EMMANUELPatrick Ertel

Mieux vaudrait prendre le temps de reconstruire durant les cinq années à venir – en tentant notamment d’obtenir un bon score aux prochaines législatives, dans la foulée de la présidentielle – et viser le coup d’après, en 2023. Les partisans d’une candidature Adema-PASJ ne dressent pas le même constat.

Accusant leurs camarades pro-IBK d’avoir été « achetés », ils considèrent que le parti ne doit pas répéter l’erreur de 2007, quand il avait rallié la candidature du président Amadou Toumani Touré (ATT) à un second mandat. « Nous avons soutenu les régimes successifs d’ATT et IBK. Qu’avons-nous gagné avec ce compagnonnage ? Rien, cela n’a fait que nous affaiblir, déplore Kalfa Sanogo. Si nous ne présentons pas de candidat, cela nous sera fatal. »

Perte d’influence

Fondée en 1991 après la chute de la dictature de Moussa Traoré, l’Adema-PASJ a longtemps été le premier parti de la démocratie malienne naissante. Hégémonique sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré, de 1992 à 2002, elle a aussi été une matrice dont sont issus les principaux responsables politiques actuels.

Ibrahim Boubacar Keïta, le Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, le chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé… Tous sont passés par cette grande formation affiliée à l’Internationale socialiste. À Bamako, l’adage dit que l’Adema-PASJ compte une section dans chaque village du Mali.

Vincent Fournier/JA

Mais si elle est toujours bien implantée à travers le territoire et qu’elle dispose de nombreux militants, elle n’a cessé de voir son influence s’étioler ces dernières années. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil à ses résultats aux législatives. En 2002, elle avait placé 59 députés à l’Assemblée nationale. En 2007, 51. Et en 2013, seulement 16…

Essaimage

Comment cette formation, longtemps considérée comme la plus importante du Mali, en est-elle arrivée là ? Pour beaucoup, les problèmes remontent à la succession de Konaré. À la fin de son deuxième mandat, l’ancien chef de l’État n’a jamais clairement tranché en faveur d’un dauphin, accentuant les divisions au sommet du parti. Pour une raison ou une autre, nombre de caciques – à commencer par IBK et Soumaïla Cissé – claqueront la porte de l’Adema-PASJ au début des années 2000 pour tenter leur chance de leur côté.

Sans véritable patron à sa tête, le parti soutiendra ensuite le régime du président ATT, jusqu’au coup d’État de 2012. Ce problème récurrent de leadership se double d’une absence de discipline en son sein : comme en 2002 et 2013, lorsque Soumaïla Cissé et Dramane Dembélé n’avaient pas été soutenus par l’ensemble de l’Adema-PASJ, le futur candidat des abeilles devrait une fois de plus composer sans certains camarades, qui préféreront butiner pour IBK.

Emmanuel Daou Bakary

À quatre mois du premier tour de la présidentielle, l’incertitude qui règne dans les coulisses de l’Adema-PASJ agite la scène politique malienne. L’entourage du président le dit « serein » et assure qu’il ne se fait pas de souci particulier mais, dans les rangs du RPM, l’inquiétude est palpable. « Il s’agit de nos principaux alliés. S’ils présentent leur propre candidat, cela sera évidemment préoccupant », considère Baber Gano, le secrétaire général du parti présidentiel.

« Une candidature de l’Adema-Pasj aura un impact sur la future coalition présidentielle, analyse le politologue Moumouni Soumano, directeur du Centre malien pour le dialogue interpartis et la démocratie (CMDID). Cela reste un parti influent, dont les responsables ont une solide expérience électorale. »

L’heure de l’opposition ?

Dans les rangs de l’opposition, on commence déjà à se frotter les mains. En faisant un calcul simple : les voix en faveur du candidat des abeilles au premier tour seront autant de voix en moins pour le chef de l’État sortant. « À partir du moment où ils présenteront leur propre candidat, nous considérerons qu’ils seront contre IBK », avance Soumaïla Cissé, président de l’Union pour la République et la démocratie (URD).

De là à imaginer que le champion de l’Adema-PASJ pourrait rallier l’opposition en cas d’éventuel second tour, il n’y a qu’un pas que certains franchissent sans hésiter, encouragés sans doute par la virulence de certains des candidats à l’investiture.

« Nous ne voyons pas pourquoi il faudrait continuer à soutenir quelqu’un qui a montré ses limites. IBK n’a pas été à la hauteur des attentes de nombreux Maliens qui avaient voté pour lui en 2013. Il faut une alternance. Notre pays n’a pas intérêt à ce que la gouvernance actuelle se poursuive », tacle Kalfa Sanogo. Soumaïla Cissé, Tiébilé Dramé et les autres pontes de l’opposition n’auraient pas dit mieux.


Quatre ministres entre deux feux

Leur avenir au sein du gouvernement est incertain depuis que leur formation a décidé de présenter un candidat à la présidentielle :

  • Tiémoko Sangaré, ministre des Mines et du Pétrole (et président du parti).
  • Abdel Karim Konaté, ministre du Commerce et de la Concurrence.
  • Adama Tiémoko Diarra, ministre de l’Aménagement du territoire et de la Population.
  • Cheick Sidiya Sissoko, ministre de l’Habitat et de l’Urbanisme.

 

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