Cinéma

Côte d’Ivoire : Abidjan fait le pari du cinéma

Le réalisateur Philippe Lacôte tournant avec Isaach de Bankolé son film Run, en août 2013, à Abidjan. © sia kambou/AFP

Avec une politique volontariste, la Côte d’Ivoire veut s’imposer comme le champion francophone du 7e art en Afrique subsaharienne. Ses modèles ? La France et le Maroc.

Pour expliquer son parcours, l’un des réalisateurs les plus prometteurs du cinéma ivoirien, Philippe Lacôte, évoque un petit bout d’enfance. « Notre maison à Abidjan, dans le quartier de Marcory, était collée à un cinéma, le Magic. Souvent, quand ma mère allait faire les courses, elle m’y laissait… puis me reprenait au retour. Je ne voyais jamais les films en entier, c’est peut-être ce qui m’a permis de développer mon imagination. »

Nostalgie

Le cinéaste, nostalgique, se souvient de l’importance que les salles obscures avaient à la fin des années 1970. « Elles structuraient la vie sociale, c’étaient des lieux devant lesquels on se retrouvait, c’est même devant les salles de ciné qu’a été inventé le nouchi, l’argot ivoirien. Mais c’était une autre époque… Quand la vidéo a débarqué, elles ont été désertées. D’autant qu’il y avait aussi des problèmes de sécurité, des agressions, et que les cinémas, peu entretenus et sans soutien de l’État, n’en finissaient pas de péricliter. »

Quand je suis arrivé en poste en 2011, le cinéma était mort

Alors qu’auparavant chaque ville avait sa salle (Abidjan en comptait près d’une centaine), les établissements ont fermé les uns après les autres en l’espace de trente ans. Certains ont été reconvertis en magasins ou en églises évangéliques, des croix étant accrochées à la va-vite sur les écrans.

Et même des lieux illustres (Les Studios, Le Paris, L’Ivoire…) ont mis la clé sous la porte. En parallèle, l’« industrie » déjà peu fougueuse du cinéma ivoirien marquait le pas. « Avant que mon long-métrage Run soit sélectionné à Cannes, en 2014, la Côte d’Ivoire n’y avait pas été représentée pendant vingt-neuf ans », regrette Lacôte.

Rencontré à l’occasion du Festival du film francophone d’Angoulême, où la Côte d’Ivoire était cette année invitée d’honneur, Maurice Kouakou Bandaman, ministre de la Culture et de la Francophonie du pays, ne mâche pas ses mots.

« Quand je suis arrivé en poste en 2011, le cinéma était mort, assène-t‑il. Il n’y avait plus de production depuis plus de vingt ans. Seules des séries télé de qualité, comme Ma famille, lancée en 2002, ont permis aux acteurs de rester devant les caméras. »

Manque de soutien de l’État

Ce qui a précipité la disparition de l’industrie ? « Le manque de soutien de l’État, tranche le ministre. Sans la coopération française, nos grands réalisateurs – Timité Bassori, Désiré Écaré… – n’auraient jamais pu travailler. Il fallait que nous mettions en place une politique volontariste chez nous. » En réalité, une réflexion avait été engagée avec des professionnels de l’industrie avant l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara. Mais c’est effectivement sous sa présidence que les premiers gestes concrets ont été réalisés.

La mesure la plus marquante reste la création du Fonsic, le Fonds de soutien à l’industrie cinématographique. Il s’élève aujourd’hui à 1,5 million d’euros par an… du moins sur le papier. « À cause de problèmes de trésorerie, nous pouvons engager seulement 30 % à 40 % de cette somme, reconnaît le ministre. Alors qu’il nous faudrait au moins 4 millions d’euros pour soutenir correctement tous les projets qui nous intéressent. »

L’État n’a pas vocation à assurer seul le financement des films. Mais il joue comme un catalyseur

Résultat, certains réalisateurs doivent aujourd’hui attendre deux ans avant de pouvoir profiter de l’aide de l’État. Pourtant l’enveloppe, même plus maigre que prévu, a réussi à créer une dynamique.

« Sur les 2,4 millions d’euros que va me coûter mon prochain film, Zama King, la Côte d’Ivoire participe à hauteur de 300 000 euros, précise Philippe Lacôte. Ce n’est peut-être pas énorme, mais c’est loin d’être négligeable. Pour Run, j’avais reçu 150 000 euros du pays, ça avait joué un vrai rôle. Et je me souviens que le ministre de la Culture était venu me soutenir quand mon projet en était encore au stade du scénario. »

Brigade culturelle

Une dizaine de nouveaux films subventionnés par l’État devraient être prêts d’ici à juin 2018 : une suite à L’Interprète, de Kadhy Touré, Les Frasques d’Ebinto, réalisé par Jean-Louis Koula, Ligne 19, du cinéaste Owell Brown (Le Mec idéal)…

« Nous avons déjà planifié des projets pour les dix années à venir, se félicite Mamidou Zoumana Coulibaly-Diakité, président du comité de gestion du Fonsic. Nous savons que le cinéma est une économie libérale : l’État n’a pas vocation à assurer seul le financement des films. Mais il joue comme un catalyseur. En s’engageant sur des projets, mais aussi en structurant le secteur et en modifiant l’environnement législatif, il donne la possibilité d’un rebond du cinéma ivoirien. »

Mais le cinéma n’est rien sans spectateurs. « Nous voulons aujourd’hui encourager les opérateurs à ouvrir des salles dans tout le pays, annonce Maurice Kouakou Bandaman. Nous sommes en contact avec les banques et mettons en place un fonds de garantie pour les aider à sauter le pas. » Un frémissement a déjà eu lieu au moins à Abidjan. Le groupe Majestic a ouvert trois cinémas et, d’ici à 2019, un multiplexe Gaumont de cinq salles devrait voir le jour dans le quartier de Marcory.

Il y a bien d’autres volets sur lesquels l’État compte plancher. À commencer par la formation. Certes, des écoles audiovisuelles et de communication existent déjà pour faire l’apprentissage de la caméra et du montage, l’université dispense une formation théorique et plusieurs réalisateurs (dont Philippe Lacôte) proposent des ateliers. Mais aucune institution ne délivre de formation complète aux métiers du cinéma.

Autre point noir : le piratage. Une « brigade culturelle » a déjà saisi 700 000 CD et DVD l’année dernière dans les rues, selon le ministre, qui avoue que les pirates disposent de moyens plus importants que l’État.

« Ce qu’il faut, c’est travailler en amont. Nous allons mettre en place d’ici à la fin de l’année au Palais de la culture un studio de pressage qui rendra plus difficile la copie. Nous sommes aussi en discussion avec les supermarchés pour qu’ils distribuent les films : aujourd’hui, il n’est souvent pas possible de trouver autre chose qu’un produit piraté, même si on est prêt à payer le prix ! »

Bonnes pratiques

Grâce à tous ces efforts, la Côte d’Ivoire espère devenir à terme le « champion du cinéma en Afrique francophone ». Avec au moins deux modèles en vue : la France et, surtout, le Maroc. Les Ivoiriens à la manœuvre ont d’ailleurs rencontré des homologues dans le royaume chérifien pour échanger des bonnes pratiques. À la clé, une refonte de l’environnement juridique et des facilités octroyées aux réalisateurs. Pour le tournage de Bienvenue au Gondwana, Mamane s’était même vu ouvrir les portes du palais présidentiel et prêter des véhicules militaires !

Le pays peut-il gagner son pari cinématographique ? Il faudra attendre encore quelques années pour pouvoir s’en assurer. « C’est une machine très lente à mettre en route », confie le ministre de la Culture. Reste une échéance, annoncée il y a seulement quelques semaines : la première édition d’un festival de cinéma international à Abidjan, en novembre prochain. Les professionnels pourront vérifier si le pays se fait des films sur sa capacité à s’imposer dans les salles obscures.


ADO suit de près

« Le président suit le dossier cinéma personnellement… La preuve, il a fait le déplacement à Ouagadougou lors du dernier Fespaco », souligne Maurice Kouakou Bandaman. Ne pouvant se rendre au Festival du film francophone d’Angoulême, ADO a demandé à son épouse, Dominique, de représenter le pays. D’autres membres de la famille sont impliqués, comme son beau-fils.

Le groupe Majestic, qui détient pour l’heure le monopole d’exploitation des salles de cinéma privées à Abidjan, est en effet possédé par Jean-Marc Béjani, le mari de Nathalie Folloroux, fille de la première dame. « Il agit aujourd’hui en mécène car il n’a pas encore rentabilisé ses établissements », précise cependant le ministre de la Culture.

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