Politique

Algérie : Ould Abbès fait de la résistance

Ould Abbès, lors de la campagne pour les législatives,le 11 avril 2017,à Boumerdès. © Bensalem/APP/Andia.fr

Sa nomination à la tête de l’ex-parti unique devait être provisoire, en attendant de trouver la personne idoine. Un an et demi après, ce cacique parmi les caciques est toujours là et bien là. Portrait du doyen de la classe politique et patron de la première formation du pays.

Le terme d’apparatchik va comme un gant à Djamel Ould Abbès. Son séjour en RDA entre 1957 et 1964 pour y faire des études et ses liens étroits avec le parti communiste local ne peuvent que donner davantage d’épaisseur à ce statut. Avec Abdelaziz Bouteflika, qui fêtera en avril ses dix-neuf ans à la tête de l’État, Djamel Ould Abbès, 84 ans, est sans doute le dernier de sa génération à avoir survécu dans les arcanes du pouvoir, méritant d’autant plus le qualificatif d’apparatchik.

Ancien maquisard – il se revendique comme militant FLN de la première heure –, membre d’un exécutif communal, réélu député à maintes reprises, sénateur du tiers présidentiel, vice-président du Sénat, plusieurs fois ministre, il a croisé la route de tous les présidents qui se sont succédé à la tête de l’État depuis 1962. Son habileté lui a permis de traverser sans encombres toutes les crises et tous les soubresauts qui ont émaillé la vie politique nationale au cours des cinquante dernières années.

Direction du FLN

Ce pedigree de cacique parmi les caciques ne serait pas tout à fait complet sans la dernière corde qu’il a ajoutée à son arc : la direction du FLN, qui constitue, avec l’institution militaire, la colonne vertébrale du système algérien. C’est chose faite depuis octobre 2016, lorsqu’il a remplacé Amar Saadani à la tête de l’ex-parti unique.

J’y suis, j’y reste », répond Ould Abbès

La direction du FLN sous la figure tutélaire de Bouteflika, qui en assure la présidence depuis 2005, Djamel Ould Abbès ne l’imaginait même pas en rêve. C’est à la faveur d’un concours de circonstances qu’il s’est retrouvé, à l’automne 2016, propulsé sur le devant de la scène. Lassée des saillies intempestives d’Amar Saadani, la présidence de la République avait décidé de le congédier. Qui pour remplacer l’incontrôlable secrétaire général, dont le mandat à la tête du FLN avait causé tant de dégâts et de tumulte ? À la surprise générale, Bouteflika choisit Djamel Ould Abbès.

Compagnonnage avec Abdelaziz Bouteflika

« Il a été désigné en sa qualité de doyen du bureau politique, assure un membre éminent du FLN qui a requis l’anonymat. Sa nomination était provisoire, en attendant de trouver la personne idoine. Mais c’est un provisoire qui dure. » On pensait en effet qu’il allait tenir quelques semaines, au mieux quelques mois. Il est toujours là. Mais n’allez surtout pas dire à Djamel Ould Abbès qu’il tire sa légitimité du fait qu’il est le doyen des instances d’un parti qui compte aujourd’hui 164 députés et 40 sénateurs et gère 603 communes sur 1 541. À ceux qui lui expliquent et lui rappellent que sa désignation comme secrétaire général du FLN revêt un caractère provisoire, Ould Abbès répond invariablement : « J’y suis, j’y reste. »

Sa légitimité, Djamel Ould Abbès la tire aussi et surtout de sa proximité avec le chef de l’État. Un compagnonnage qui remonterait au début des années 1960, puisque l’intéressé raconte qu’il a été l’organisateur, en 1963, du premier meeting politique du jeune Bouteflika, alors député de Tlemcen et ministre de la Jeunesse et des Sports, à Aïn Témouchent, dans l’Ouest.

Alfred de Montesquiou/AP/SIPA

Depuis, les deux hommes sont restés proches, y compris durant les années 1980 et 1990, au cours desquelles l’actuel président s’était volontairement tenu éloigné des affaires. Originaire de Tlemcen, comme bon nombre de hauts responsables, Ould Abbès est également proche de la famille de Bouteflika, notamment de sa mère (décédée en juillet 2009), dont il aurait été, semble-t‑il, le chouchou.

Bouteflika est le seul à m’avoir proposé un poste de ministre alors que je fais partie du système depuis 1962″, a un jour confié Ould Abbès

Cette proximité avec l’entourage du raïs constitue un précieux sésame quand on sait que le président est connu pour n’accorder sa confiance qu’à ceux qui lui manifestent une loyauté à toute épreuve. « Bouteflika est le seul à m’avoir proposé un poste de ministre alors que je fais partie du système depuis 1962 », a un jour confié Djamel Ould Abbès.

Pour durer dans le sérail, il faut faire preuve d’une certaine habileté, d’audace, d’opportunisme et d’une fidélité sans faille. Dans ce registre, le secrétaire général du FLN fait mieux que tous ceux qui ont accompagné la présidence de Bouteflika depuis son accession au pouvoir, en 1999.

Avec Abdelkader Messahel, chef de la diplomatie, Ould Abbès est le dernier des « Bouteflika boys » à être resté en poste, alors que tous les ministres qui formaient le pré carré présidentiel – Chakib Khelil, Yazid Zerhouni, Abdelhamid Temmar, Abdellatif Benachenhou ou encore Saïd Barkat – ont été remerciés, admis à la retraite ou sont tombés en disgrâce. Ce n’est pas la moindre des gageures que d’avoir survécu aux purges et aux sorties de route qui ont balayé tous les cadors réputés intouchables et indéboulonnables.

Participation à la guerre de libération ?

Avec ses airs de vieux dandy qui affectionne les costumes rayés, les cravates flashy et les grosses bagues, Djamel Ould Abbès est un personnage qui sent le soufre. Sa participation à la guerre de libération suscite pour le moins la controverse. Ould Abbès soutient avoir été le compagnon d’armes de Larbi Ben M’hidi, l’un des héros les plus prestigieux de la révolution, qui mourut étranglé en 1957 lors de la bataille d’Alger.

Il affirme aussi avoir été condamné à mort par la justice française pour sa participation à un attentat à la grenade durant la même année. Mais de nombreux anciens maquisards sont sortis de l’ombre pour contester la véracité de ces faits. L’intéressé a donc dû monter au créneau à plusieurs reprises pour tenter d’en apporter la preuve.

Faut-il que je sois guillotiné pour qu’on me croie ? Pensez-vous qu’on puisse s’improviser moudjahid et condamné à mort ? » s’est-il offusqué

« Faut-il que je sois guillotiné pour qu’on me croie ? Pensez-vous qu’on puisse s’improviser moudjahid et condamné à mort ? » s’est-il offusqué devant les dénégations de ses détracteurs. Cette polémique, renvoyant à une période de l’Histoire que les nouvelles générations n’ont pas connue, aurait pu être insignifiante si Ould Abbès n’était le chef du parti qui incarne justement la lutte pour l’indépendance.

Un art certain de l’exagération

À cette controverse s’ajoute celle relative à son diplôme de docteur en médecine, qu’il aurait obtenu en 1964 à l’université de Leipzig, en RDA. Ceux qui le connaissent contestent sa version des faits. « Il est titulaire d’un diplôme de médecin généraliste, avance un ancien ministre qui a longtemps travaillé avec lui dans les gouvernements successifs de Bouteflika. Il a exercé dans son cabinet à Aïn Témouchent pendant plusieurs années et a plutôt bien gagné sa vie grâce à son métier. Pour autant, il n’a pas pu obtenir l’équivalence du doctorat en spécialité, qui lui a été refusée au milieu des années 1960. »

Facétieux, hâbleur et flagorneur, Djamel Ould Abbès est parfois comparé au comédien italien Aldo Maccione. Ses saillies provoquent immanquablement stupeur et moqueries. Il faut dire que ce père de cinq enfants cultive un art certain de l’exagération, déclarant par exemple avec aplomb que le président Bouteflika, lourdement handicapé par l’AVC dont il a été victime en avril 2013, se remettrait bientôt à marcher et à parler. Sa qualité de médecin, se justifie-t‑il, lui donne l’habilitation requise pour prédire une guérison aussi miraculeuse : « Je suis médecin et je sais ce que je dis. »

Il sait aussi se faire menaçant avec les têtes qui dépassent, même si ses paroles relèvent parfois du spectacle », estime un membre du bureau politique

Une autre fois, il affirme sans ciller que le niveau de vie en Algérie est plus élevé qu’en Suède. Ou encore qu’il a été l’ami personnel de Yasser Arafat, qu’il a étudié avec la chancelière allemande Angela Merkel à l’université de Leipzig ou qu’il a inventé un appareil de radiographie pour lequel le gouvernement allemand lui avait décerné une médaille. Djamel Ould Abbès aime faire le show et n’a cure des railleries de ses concitoyens ; il en faut beaucoup plus pour démonter le boss du FLN. L’homme est imperturbable, et les quolibets qu’il essuie glissent sur lui comme des gouttes d’eau sur le plumage d’un canard.


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C’est que, plus d’un an et demi après avoir été désigné à sa tête, Djamel Ould Abbès tient fermement les rênes du parti. À ceux qui réclament son départ, il répond placidement : « Je partirai quand le président me l’ordonnera. » Les petites frondes dont le FLN a la spécialité ? Du chahut de gamins. « Il a fait le vide autour de lui, dit un membre du bureau politique. Les grognards se sont mis en retrait, et les autres savent qu’il ne bougera pas tant qu’il jouira de la confiance de l’entourage présidentiel. Et puis Ould Abbès n’est pas aussi insaisissable que pouvait l’être son prédécesseur, Amar Saadani. Il connaît trop bien la maison pour s’attirer les foudres de l’entourage du président. Il sait aussi se faire menaçant avec les têtes qui dépassent, même si ses paroles relèvent parfois du spectacle. »

Le cinquième mandat de Bouteflika ?

Djamel Ould Abbès peut-il durer jusqu’au prochain congrès du FLN, prévu dans le courant de 2019 ? Sauf grande surprise, dont Bouteflika est coutumier, tout indique que ce fidèle serviteur restera en place. D’autant que le débat autour de la présidentielle de 2019 et de l’éventuelle candidature de Bouteflika à un cinquième mandat agite désormais la classe politique.

Et qui mieux que Djamel Ould Abbès saura maintenir le FLN dans le giron du cercle présidentiel, lui qui ne rate pas la moindre occasion de louer le bilan du chef de l’État et de se faire l’avocat de sa reconduction à la magistrature suprême ?


Ils ont dirigé le FLN sous Bouteflika

Boualem Benhamouda (1996-2001)

Ali Benflis (2001-2004)

Abdelaziz Belkhadem (2004-2013)

Amar Saadani (2013-2016)

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