Société

Corps féminin : halte à la schizophrénie !

Par

Ecrivain. Auteur de La Cale (Prix Stéphane-Hessel), Terre Ceinte, Silence du Choeur (prix Ahmadou-Kourouma, Grand prix du roman métis3).

Une femme se fait tresser les cheveux dans le quartier de la Medina, à Dakar, en mars 2018 (illustration).

Une femme se fait tresser les cheveux dans le quartier de la Medina, à Dakar, en mars 2018 (illustration). © REUTERS/Zohra Bensemra

Pour nombre d'hommes, la femme n'existe que par le désir qu'elle suscite chez eux. Et il est plus que temps que cela cesse. C'est l'avis de l'écrivain sénégalais Mohammed Mbougar Sarr.

Tribune. Au Sénégal, un enseignant de philosophie, chroniqueur dans une émission de télévision très suivie, a tenu des propos graves sur le viol. Il a affirmé, en substance, que si les femmes sont violées, ce serait à cause de leurs indécentes tenues, qui encourageraient certains hommes, irrépressiblement excités, à les agresser. Une antienne connue de cette fallacieuse argumentation consistant à faire peser la responsabilité du viol sur la victime, qui a naturellement, et à raison, été critiquée.

 À leurs yeux, le désir est la fonction de la femme

Mais elle a aussi eu nombre de défenseurs, s’accordant sur un point : le problème de fond, c’est le corps féminin. Rien d’étonnant : dans les pays silencieusement régis par le patriarcat et les diktats religieux, le corps féminin n’est souvent qu’un corps désirable. Et la rhétorique de la décence et de la pudeur elle-même, sous le couvert d’être la garante de la morale et la gardienne de la pureté de ce corps, suppose sa profonde et naturelle impureté.

Que le corps des femmes travaille, tombe malade, enfante, vive en somme, semble une incongruité pour de nombreuses personnes, souvent des hommes : celui-ci n’existe que par le désir qu’il suscite chez eux. À leurs yeux, le désir est la fonction de la femme. Son destin.


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De plus en plus, l’obsession du vêtement, du corps caché, suscitée par l’éternelle et abusive alliance de la tradition et de la religion, me semble moins être la traduction d’une intégrité morale que la trahison d’une schizophrénie devant le corps féminin, dont l’expression pourrait tenir en trois propositions :

– L’objet de ma honte est en même temps, et aussi violemment, l’objet de mon désir.

– Je te cache/t’insulte/te viole/te tue parce que tu provoques ce désir honteux.

– Je te mépriserais/t’insulterais/te cacherais/te nierais comme femme si tu ne provoquais pas en moi ce désir, dont j’ai pourtant honte.

C’est complexe. C’est un complexe. Le complexe de la femme.


>>> À LIRE – Corps et sexualité : où en est l’Afrique?


Je me suis étonné de n’avoir jamais lu de questionnement sur ce qui a pu fonder le propos de ce professeur : évidemment une part d’aveuglement personnel, mais surtout un logiciel commun quant au corps féminin.

Individualiser le débat serait manquer son fond. Ce n’est pas seulement un individu qui trouve les causes du viol dans la vêture des femmes ; c’est aussi tout un pan d’une culture où la religion prédomine et admet peu de critiques qui dit la valeur de leur corps dans son système de représentation. Sur le viol, partout, c’est toujours au substrat culturel qu’il faut s’attaquer.

Là est la racine du mal.

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