Arts

Œuvres d’art africain : restitution et réparation sont indissociables

Par

Historien et politologue camerounais.

Des statuettes béninoises exposées au Quai Branly, à Paris.

Des statuettes béninoises exposées au Quai Branly, à Paris. © CC/Wikimedia Commons

Après avoir pris l’engagement de restituer le patrimoine africain présents dans les collections nationales françaises, Emmanuel Macron a confié une mission à l’historienne d’art Bénédicte Savoy et à l’universitaire sénégalais Felwine Sarr. L’intellectuel camerounais Achille Mbembe livre ici les pistes de ce qu’il considère comme un devoir de vérité et de justice, y compris matérielle.

Tribune. Le 4 février 1874, Garnet Wolseley, chef du corps expéditionnaire anglais, fit son entrée dans la capitale du royaume ashanti. Prévenu par ses espions, le roi des Ashantis, l’asantehene Kofi Karikari, avait quitté la ville. Wolseley incendia le palais royal après s’être emparé d’un gigantesque butin. Tard dans la nuit et malgré la pluie, l’on pouvait encore, d’après des témoignages, voir de loin une lumière rougeoyante éclairer la ville. Tout le trésor royal fut pillé. Le butin incluait d’énormes masques en or pur, le fameux Golden Stool (le trône en or des rois ashantis) et bien d’autres objets sacrés, dont la plupart se retrouvèrent plus tard au British Museum et dans d’autres collections publiques et privées.

Extermination et effacement symbolique

Le 17 novembre 1892, c’était au tour du général Dodds de saccager le palais royal d’Abomey. Trônes et sceptres royaux, bracelets d’argent et d’étain, tentures en soie brodée, chapelets de cauris, innombrables pièces d’or, armes, portes sacrées, statues anthropomorphes furent emportés. Le travail du métal avait été, des siècles durant, l’une des caractéristiques de la culture fon d’Abomey. Là encore, la plupart de ces œuvres se retrouvèrent dans des collections privées et d’autres institutions muséales d’Occident.

Il n’existe aucun musée occidental digne de ce nom qui ne repose sur un vaste champ d’ossements africains

Ce n’est pas tout. À ce décompte sommaire il faudrait ajouter des milliers de têtes tranchées à coups de hache et exportées d’Afrique, résultat d’innombrables décapitations après d’innombrables expéditions punitives. Rien que pour l’actuelle Namibie, plus de 300 têtes récoltées après l’extermination des Hereros, en 1904, furent envoyées en Allemagne. Des masques mortuaires, dont ceux de grands chefs africains, furent exhibés lors de l’Exposition universelle de 1889.


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Des milliers de crânes et des centaines de milliers d’objets africains se trouvent aujourd’hui dans divers musées d’Europe. Le droit de conquête n’imposait pas seulement la défaite militaire des peuples sauvages. Il fallait aussi les déposséder matériellement et effacer symboliquement les liens qu’ils entretenaient, à travers leurs objets, avec le cosmos.

Au Musée de l’homme, à Paris, au Musée des confluences, à Lyon, tout comme dans de nombreux autres centres hospitaliers et institutions, des restes de rois et autres reliquats mortuaires sont entassés dans d’immenses réserves, parfois sans signalement ni classification. Il n’existe aucun musée occidental digne de ce nom qui ne repose, dans ses fondations, sur un vaste champ d’ossements africains.

Support d’une classification pseudoscientifique

Au cours du XIXe siècle, une partie de cette récolte macabre servit de matériau de base pour des démonstrations ­pseudoscientifiques. La plupart de ces expérimentations avaient en réalité un seul but : la classification raciale du genre humain. Médecine, philosophie, sciences naturelles, sciences humaines… Toutes les disciplines participèrent à cette lugubre entreprise.

La violence coloniale n’épargna ni les êtres humains ni les biens. Son but ultime était la dé-symbolisation de la vie des Africains

L’ensemble des systèmes occidentaux du savoir et de la connaissance hérités de la modernité en fut contaminé. Du coup, évoquer le statut des objets africains dans les musées européens, c’est inévitablement convoquer cette face sombre du colonialisme. On parle alors aujourd’hui de « restitution ».


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Mais que faut-il entendre par ce terme ? La violence coloniale n’épargna ni les êtres humains ni les biens. Son but ultime était la dé-symbolisation de la vie des Africains. Restituer ces objets signifie les libérer afin qu’ils retrouvent une nouvelle vie et qu’en retour ils puissent féconder les forces de vie. Cela signifie faire en sorte qu’ils soient vus autrement. Par d’autres, y compris par leurs légataires légitimes.

Les objets africains entassés dans des caves ou exhibés en Occident ne proviennent pas tous de vols ou de pillages. Certains furent achetés. Mais la plupart ont bel et bien été arrachés à leurs propriétaires lors de multiples déprédations, spoliations et razzias.

Restitution, réparation et justice matérielle

Qu’on le veuille ou non, il existe un lien indissociable entre l’idée de restitution et celle de justice et de réparation. Tout acte de restitution ou de réparation engage la restauration d’un droit et la reconnaissance du dommage causé. Encore faut-il, comme le montre l’exemple sud-africain, ne pas faire de la justice l’instrument de la vengeance.

La vérité est qu’il n’y aura de justice qu’à partir du moment où à chacun sera rendu son dû

Parce qu’ils refusent toute culpabilité, beaucoup ne veulent point reconnaître les torts que la colonisation causa aux peuples, qui en furent les principales victimes. Pis, ils prétendent qu’elle fut une œuvre bienfaisante pour laquelle l’Afrique doit leur être à jamais reconnaissante. Ils prennent prétexte du délai temporel entre le moment des spoliations et celui des exigences de justice pour disqualifier la plainte.

Au fond, ils ne veulent surtout pas avoir à faire face à la matérialité du dommage, ni à celle de la réparation. Ils veulent que l’Afrique fasse abstraction de cette sombre page de l’Histoire, et qu’elle cesse de leur demander de réparer ce qui peut l’être. La vérité est qu’il n’y aura de justice qu’à partir du moment où à chacun sera rendu son dû.

Posséder de facto ce qui appartient à quelqu’un d’autre ne fait pas le droit

Cela dit, il n’y a pas de commune mesure entre ce que les Africains ont perdu et ce qui pourrait leur être rendu aujourd’hui. Avec la colonisation, ils ont connu des pertes irréparables, dont il serait sage de simplement faire le deuil. Mais ce n’est pas parce qu’il y a eu de l’irréparable ou parce qu’il faut assumer la perte qu’il faut abandonner la demande de réparation, c’est-à-dire le projet d’une société solidaire capable de se réinterpréter et d’ouvrir pour elle-même et pour l’humanité des chemins nouveaux.

Il nous faut donc insister sur l’indispensable justice matérielle, continuer de confronter la matérialité du dommage sans nécessairement alimenter la mémoire de la perte et sans nous laisser enfermer dans l’acrimonie et la revendication perpétuelle. Ce n’est pas parce que beaucoup de temps s’est écoulé qu’il nous faut renoncer à ce qui nous est dû, à notre juste propriété.

Posséder de facto ce qui appartient à quelqu’un d’autre ne fait pas le droit. Il y a une différence entre ce qui est mien et ce qui est tien. L’écoulement du temps n’y change rien. Et c’est à revenir à cette idée de juste propriété que les temps nous appellent.

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