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Cet article est issu du dossier «Crise du golfe : Qatar-Arabie saoudite, la guerre fraticide»

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Politique

Crise du Golfe : Qatar-Arabie saoudite, les frères ennemis

Tamin Ibn Hamad Al Thani (g.) et Mohammed Ibn Salman Al Saoud (d.). © Images SIPA / AP / Montage JA

Voisins, jeunes et wahhabites l’un et l’autre, ils auraient pu être complices. Mais, depuis neuf mois, le prince héritier saoudien, Mohamed Ibn Salman veut faire rendre gorge à l’émir du Qatar, Tamim Ibn Hamad Al Thani, coupable de ne pas se soumettre à ses diktats.

Ils ont en partage la jeunesse et le pouvoir, l’ambition et la détermination, la fortune du sol et le sang royal. Préférés à leurs aînés, les princes Tamim du Qatar et Mohamed d’Arabie ont vu, à peine trentenaires, leurs monarques de pères s’effacer pour les laisser régner. Tamim a été nommé émir le 25 juin 2013 et Mohamed, élevé au rang de prince héritier le 21 juin 2017, mais désormais souverain dans son royaume.

Une révolution dans la péninsule arabique, où la moyenne d’âge des gouvernants était de 72 ans à l’accession au pouvoir du Qatari. Voisins dans l’œil du cyclone régional, soumis aux mêmes défis économiques, wahhabites l’un et l’autre, ils auraient pu être complices. Mais depuis neuf mois, ils se livrent à un corps-à-corps sans issue dans toutes les arènes, quand les petites et grandes disputes du Golfe se réglaient dans le secret des palais.

 Tactique agressive de Riyad

Brendan Smialowski/AP/SIPA

Le 24 mai 2017, Donald Trump n’a quitté Riyad que depuis trois jours quand le site de la Qatar News Agency (QNA), l’agence de presse nationale qatarie, affiche dans un communiqué des déclarations qu’aurait faites l’émir Tamim qualifiant l’Iran de superpuissance, faisant l’éloge du Hamas palestinien et avançant que le président américain n’en avait plus pour longtemps à la Maison-Blanche.

Avant que les autorités qataries n’aient eu le temps de supprimer la page et de dénoncer une opération de piratage, les armées de médias au service de l’axe Riyad-Abou Dhabi soudé contre Doha se déchaînent. Tamim va faire l’expérience de la tactique agressive appliquée par l’héritier saoudien contre tous ceux qui lui résistent, écartant sans ménagement son principal concurrent au trône en juin suivant, embastillant oulémas et intellectuels trop critiques en septembre, séquestrant princes et capitaines d’industrie en novembre, forçant le Premier ministre libanais à la démission, congédiant récemment les plus hauts responsables de l’armée.

Dès le 4 juin, Bahreïn, les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie saoudite et l’Égypte, « quartet » en première ligne de l’offensive, rompent leurs liens diplomatiques avec l’émirat, dont ils conspuent « les affinités avec de multiples groupes terroristes et sectaires dans le but de déstabiliser la région ». Sont cités pêle-mêle les Frères musulmans, Al-Qaïda, Daesh, les groupes chiites soutenus par l’Iran à Bahreïn et dans la province orientale de l’Arabie saoudite.

Le Yémen du fragile gouvernement Hadi ainsi que les États démunis de Jordanie et des Maldives suivent. En Afrique, une poignée d’États clients se rallient timidement : la Mauritanie, le Sénégal, le Gabon, Djibouti, les Comores, le Tchad, le Niger et le gouvernement non reconnu de Tobrouk, en Libye. Un blocus terrestre, maritime, aérien et financier est imposé à la petite péninsule. Ses ressortissants sont expulsés des pays ligués.

Ibn Salman et son complice Mohamed Ibn Zayed, régent des EAU, caressent l’idée d’en découdre militairement

Le 6 juin, le soutien de Trump à l’offensive arrive sous forme de tweet : « Pendant mon récent voyage au Moyen-Orient, j’ai déclaré que le financement des idéologies radicales devait cesser. Les dirigeants ont pointé du doigt le Qatar – regardez ! »

Le prince Mohamed y voit une carte blanche et se persuade qu’il ne va faire qu’une bouchée de son petit voisin. Mais la partie va se retourner contre lui. Envoyés à Doha, les renseignements américains établissent vite la réalité du piratage de la QNA depuis Abou Dhabi et jettent le discrédit sur l’opération du quartet.

Bernd von Jutrczenka/dpa Picture-Alliance/AFP

Les États-Unis ayant vite adopté une position médiane. Les Qataris n’ont pas que des ennemis à Washington

Sentant qu’Ibn Salman et son complice Mohamed Ibn Zayed, régent des EAU, caressent l’idée d’en découdre militairement, le secrétaire d’État américain Rex Tillerson leur interdit cette option, comme son homologue à la Défense, James Mattis. Car la petite péninsule accueille une base de 10 000 soldats américains, et il n’est pas question de laisser l’Arabie saoudite, qu’Ibn Salman a déjà embarquée depuis 2015 dans une guerre vaine et destructrice au Yémen, déstabiliser la région plus que cela n’est déjà le cas.

Le 7 juin, la Turquie, alliée de Tamim, décide d’accélérer l’envoi de contingents au Qatar, prévu depuis 2015, doublant ses lignes de défense. Trump lui-même confirme la position de Tillerson et de Mattis, faisant passer au tandem de faucons saoudo-émirati l’idée de soumettre l’émir rebelle par la force. « Le Qatar est un partenaire important et un ami de longue date des États-Unis », rappelait encore Rex Tillerson le 30 janvier, en préalable à un « dialogue stratégique » organisé à Washington entre les deux pays.

« Il y a eu une nouvelle désillusion de Riyad sur ce dossier, les États-Unis ayant vite adopté une position médiane. Les Qataris n’ont pas que des ennemis à Washington, et ils ont remonté très nettement la pente grâce à leurs lobbys, à leurs réseaux et au rappel de certains fondamentaux », explique Joseph Bahout, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur associé au Carnegie Endowment de Washington.

Ultimatum contre-productif

Dès lors, le duel tourne au bras de fer diplomatico-économique, front contre front ; celui qui cédera à la pression se sera soumis. Le 23 juin, les conjurés adressent à Doha une liste de treize conditions à la levée du blocus, à réaliser dans les dix jours. Fermeture d’Al-Jazira, rupture avec l’Iran, départ des troupes turques…

Des exigences qui, exécutées, signifieraient la mort du Qatar tel que l’émir Hamad, père de Tamim, s’est ingénié à le bâtir depuis 1995. Mais si Hamad avait joué la grenouille ambitieuse face au bœuf monstrueux au risque d’éclater, l’actuel émir retiendrait plutôt la fable du lion et du rat, pour qui « patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ».

Il ne cède presque rien. Certes, le long siège du Qatar lui coûte des milliards de dollars, mais il l’oblige à accélérer son autonomisation. La crise rapproche Doha de Téhéran et de Bagdad, et l’unit à Ankara. L’évidence du complot anti-Qatar et la sévérité des sanctions ont davantage suscité la sympathie internationale que le contraire.

Le 15 septembre 2017, le président français, Emmanuel Macron, appelle à la levée de l’embargo. À l’inverse, l’axe Riyad-Abou Dhabi ne s’est fait aucun ami dans cette affaire. Rares alliés, le Sénégal et le Tchad ont même fait marche arrière, renouant avec Doha.

Mr Everything et la Force tranquille

Le Féroce, un des surnoms d’Ibn Salman, est un homme pressé, arrivé subitement sous les feux de la rampe en 2015, à l’accession au trône de son père, Salman, dont il était l’ombre discrète bien qu’influente. Moins fulgurante, l’ascension de son rival qatari a été plus flamboyante. Tamim apparaît sur scène en 2000, nommé président du Comité olympique national à l’heure où le Qatar mise des fortunes pour devenir un grand des stades. Devenu prince héritier en 2003, Tamim a attendu dix ans avant de recevoir le pouvoir de son père, quand l’élévation éclair de Mohamed Ibn Salman au même rang lui a donné de facto les pleins pouvoirs.

En trois ans, Mr Everything, un autre surnom du Saoudien, s’est imposé dans tous les domaines, construisant un pouvoir absolutiste en rupture avec la traditionnelle quête du consensus. À rebours de cette frénésie réformatrice, Tamim est venu au pouvoir pour modérer l’allure que Hamad avait impulsée à l’émirat, dont les paris sur les révolutions arabes et les mouvements islamistes, un temps victorieux, venaient, en juin 2013, d’être perdus.

Faut-il voir des motifs occultes derrière le prétexte d’un soutien qatari aux radicaux de tous bords ? Certains, parmi les observateurs les plus sérieux, y voient un plan saoudien pour faire main basse sur les richesses gazières du Qatar, d’autres expliquent la rage de Riyad et d’Abou Dhabi par le versement par Doha, en avril 2017, d’une rançon de 300 millions de dollars (environ 240 millions d’euros) à des milices chiites et sunnites radicales d’Irak en échange de la libération d’otages princiers.

Le Qatar cherche à exister par l’influence, l’Arabie Saoudite veut construire sa puissance

Le refus, le même mois, par un fonds qatari d’aider au sauvetage d’une société de Jared Kushner, puissant gendre de Trump, aurait décidé le clan de ce dernier à soutenir l’offensive de l’héritier saoudien. Mais si la violence de la charge contre l’émir Tamim l’a fait paraître subite, la relation entre Riyad et Doha est émaillée de graves différends depuis le règne de Hamad.

Les disparités de taille et de démographie ont dicté aux deux États des réponses opposées, parfois conflictuelles, aux mêmes défis auxquels ils sont confrontés, le petit émirat cherchant à exister par l’influence, le grand royaume voulant construire sa puissance. Pour un documentaire critique d’Al-Jazira sur le fondateur de l’État saoudien, Saoud, Riyad avait rappelé son ambassadeur à Doha de 2002 à 2008.

En 2013, un accord secret avait été conclu entre feu le roi Abdallah et le nouvel émir Tamim, qui engageait ce dernier à brider Al-Jazira et à ne plus aider les Frères musulmans. Tamim l’avait respecté au minimum. Les griefs entre les deux bretteurs sont anciens, mais la stratégie impétueuse du Saoudien est nouvelle. Sur le front qatari comme sur les autres, elle peine à vaincre et à convaincre.

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