Société

RDC : la médecine du pauvre

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Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Des patients victimes de paludisme. (photo d'illustration) © Karel Prinsloo/AP/SIPA

Face au manque d'équipement criant et à l'insalubrité de l’hôpital général de référence de Kinshasa, alias Mama-Yemo, le spécialiste de la République démocratique du Congo Tshitenge Lubabu M.K. plaide pour des investissements supplémentaires.

Tribune. Les hommes politiques nous répètent la même rengaine depuis toujours : pour développer nos pays, il faut investir davantage dans la santé et l’éducation. Or, c’est surtout dans ces deux secteurs que les bilans sont globalement mitigés. L’école est devenue une fabrique d’analphabètes tandis que l’hôpital produit des malades. On me rétorquera que j’exagère. Soit, j’accepte. Il existe à Kinshasa un établissement sanitaire baptisé « hôpital général de référence ». Mais la population continue de l’appeler « hôpital Mama-Yemo ». Mama Yemo est le nom de la mère de l’ancien président Mobutu Sese Seko.

Je me suis intéressé à cet hôpital parce que l’un de mes fils y est né en 1985. C’est aussi là que j’allais me faire soigner avec succès quand le paludisme me terrassait, grâce à ma « carte d’ayant droit aux soins médicaux et pharmaceutiques ». J’en profite pour informer l’Organisation mondiale de la santé que ma dernière crise de paludisme remonte à décembre 2005 à Bamako, au Mali.

Depuis, rien, alors que j’ai voyagé plus d’une fois dans des pays où l’anophèle est roi. Je ne livrerai mon secret que contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Sinon, ce sera motus et bouche cousue, ou plutôt « botus et mouche cousue », comme mon tonton belge Hergé faisait dire aux Dupondt dans les aventures de Tintin.

Manque d’équipement

Revenons à l’hôpital général de référence alias Mama-Yemo. Selon une stagiaire, les moustiques l’ont envahi, et rien n’est entrepris pour les éliminer. Pourtant, affirme la jeune fille, « il y a des cerveaux dans cet hôpital, mais il n’y a pas d’ordre et l’organisation est nulle ». Le manque d’équipement est criant : pas de thermomètre, pas de balance, pas de tensiomètre. Les « brancards » sont constitués de tôles ondulées posées sur des roulettes.

Comme disent les Kinois, « akufi ofele » (« il est mort gratis »)

Pour une injection ou un prélèvement, le soignant demande des gants à la famille du malade, sinon rien n’est fait. Un laborantin avait donné des résultats erronés concernant un enfant. Les infirmiers ont utilisé ces données, l’enfant est mort le lendemain. Bien entendu, les parents n’ont pas été informés de la bévue. Après l’annonce du décès de leur progéniture, ils se sont contentés de pleurer toutes les larmes de leurs corps. Aucune autopsie n’a été pratiquée, encore moins une enquête interne pour des sanctions. Comme disent les Kinois, « akufi ofele » (« il est mort gratis »).

À l’hôpital général de référence, on ne donne rien, pas même un bout de sparadrap

À l’hôpital général de référence, on ne donne rien, pas même un bout de sparadrap. Le suivi des malades hospitalisés est quasiment aléatoire. Si vous voulez vous remplir la panse tous les jours, ce n’est pas là qu’il faut aller : l’hôpital ne donne aucun repas. Vous avez néanmoins la possibilité de préparer vos propres repas. Si votre famille vous apporte de quoi vous sustenter, elle doit penser à la part des soignants. C’est du joli, mesdames et messieurs !

Quête d’investissements

Mais ce n’est pas tout ! Les stagiaires dorment à même le sol. Et comme il n’y a pas d’équipements sanitaires stricto sensu, elles se lèvent à 4 heures du matin, quand elles ont fait la garde, pour se laver dans l’un des couloirs. Toute la nuit, elles ont prié pour que leur ventre n’ait pas la mauvaise idée de se débarrasser de son contenu. Les ventres bien élevés se sont calmés.

Les malades font leurs besoins dans des petits seaux en plastique

Qu’en est-il alors des malades ? Où font-ils leurs besoins ? Dans des petits seaux en plastique. Je me garde de vous dire où ils vont les déverser après. Si vous êtes indigents et que vous perdez un de vos proches dans cet hôpital, son corps sera retenu en otage jusqu’à ce que vous veniez payer. Il sera déjà en décomposition. Voilà un modèle d’investissement dans la santé. Applaudissements.

Et j’ajoute : ce sont certainement ces Occidentaux jaloux de nos « fabuleuses richesses » qui nous empêchent d’avancer. La petite Belgique n’a aucun minerai stratégique, mais ses hôpitaux publics sont dignes de ce nom. Alors ?

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