Société

Asma Lamrabet : « Tradition ou modernité ? L’éternel dilemme des femmes musulmanes »

Par

Médecin biologiste, essayiste et féministe, marocaine.

Des femmes voilées et non voilées sur la place Al Manara à Ramallah (Palestine), le 13 octobre 2010 (Photo d’illustration).

Des femmes voilées et non voilées sur la place Al Manara à Ramallah (Palestine), le 13 octobre 2010 (Photo d’illustration). © Olivier Fitoussi pour Jeune Afrique

L’essayiste et féministe Asma Lamrabet a démissionné ce lundi du Centre des études féminines en Islam, à Rabat, qu’elle dirigeait depuis 2011. Connue pour ses recherches sur l’image de la femme dans le Coran, elle est actuellement au centre de plusieurs critiques. Nous republions ici sa tribune parue dans notre numéro du 4 mars.

Tribune. Dans la majorité des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, depuis les indépendances, les femmes musulmanes sont sommées de choisir entre se conformer à la tradition en tournant résolument le dos à la modernité, ou s’en libérer pour prétendre à une véritable émancipation.

En réalité, aujourd’hui, bien que partagées en leur for intérieur, une grande majorité d’entre elles a choisi de ne pas choisir. Elles tentent alors de se « bricoler » une identité mitigée, entre une tradition d’apparence – souvent mal assumée – et une modernité dévoyée, vécue selon un mode purement matériel.

Les femmes musulmanes sont sommées de choisir entre se conformer à la tradition ou s’en libérer

Afin de leur permettre de choisir en connaissance de cause, il apparaît essentiel de préciser de quelle tradition et de quelle modernité il est question. La tradition – coutumes, culture et religion – est un récit fondateur légitime de toute société.

La modernité, dans ses principes originels de liberté, dignité et respect des droits humains, est « pluriverselle » et reste ce « bien commun » de toute l’humanité. Hormis lorsqu’elle présente la « face hideuse » d’une modernité conquérante.

C’est à travers cette complexité conceptuelle, historique et matérielle qu’il faudrait saisir la question des femmes musulmanes au sein du rapport de force entre tradition et modernité. Et, de là, comprendre la difficulté aujourd’hui, pour nombre d’entre elles, de sortir de ce dilemme.


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Il est cependant important de reconnaître que, lorsqu’on évoque la tradition en général, c’est surtout la dimension religieuse qui semble aujourd’hui cristalliser toutes les tensions.

La place de la femme en islam semble être prise en étau entre une vision dite traditionaliste et une vision dite moderniste

En effet, dans les débats contemporains, la place de la femme en islam semble être prise en étau entre une vision dite traditionaliste, essentiellement patriarcale, et une vision dite moderniste, réfractaire à toute référence au religieux, considéré comme structurellement incompatible avec les valeurs universelles d’égalité et d’émancipation.

Carcan

Or ces deux visions sont erronées. Ni l’islam, en tant que spiritualité, n’est structurellement porteur de discriminations envers les femmes, ni la modernité, dans son esprit originel, n’est antinomique avec un religieux vécu comme une éthique et une quête de sens.

Le problème n’est pas tant l’islam, mais bien l’instrumentalisation politique et les interprétations patriarcales

Le problème n’est donc pas tant l’islam, mais bien l’instrumentalisation politique et les interprétations patriarcales aux antipodes du message libérateur initial qui en ont été faites durant des siècles.

Il est important aussi de souligner que l’islam est de nos jours souvent vécu et perçu comme un puissant marqueur identitaire, revenu en force après les traumatismes postcoloniaux et les différents échecs des modèles politiques et socio-économiques.

Une certaine idéologie de l’islam politique a ainsi réduit toute la tradition historique musulmane à sa seule composante religieuse dogmatique, monolithique et rigoriste. Et l’une des questions qui semblent le mieux symboliser cette résistance identitaire est bien celle des femmes.


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En effet, les femmes musulmanes doivent assumer la lourde responsabilité d’être les dernières garantes de cette citadelle identitaire islamique branlante. Enfermées dans ce carcan, elles sont assignées au silence au nom du patriarcat religieux, et celles qui osent en dénoncer les discriminations sont accusées de trahir leur mémoire et leurs racines.

Une seule alternative : la soumission au patriarcat religieux ou le déni de soi

Dénoncer les discriminations

Il semble que ces femmes n’aient pas d’autres choix que de se soumettre au patriarcat religieux institutionnel ou d’opter pour le déni de soi. Un autre chemin est cependant possible : celui d’une prise de conscience et de parole par les femmes musulmanes elles-mêmes. Elles doivent être les actrices de leur propre histoire, ne plus rester otages de ceux et de celles qui, au nom de la modernité ou de la tradition, parlent en leur nom.


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Il s’agit donc de dénoncer les discriminations quelles que soient leurs origines, et dénoncer celles de l’ordre du religieux n’est pas trahir sa tradition mais bien rester fidèle à sa finalité éthique de justice.

On pourra dès lors choisir ce qu’il y a de plus beau au sein de la tradition et de la modernité dans ce qu’elles ont à nous offrir en tant qu’éthique universelle de respect, de droits, d’égalité et de justice. Ce choix n’est pas impossible à concrétiser, même si le chemin est encore long.

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