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Cet article est issu du dossier «Élections : l'Afrique progresse-t-elle ?»

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Elections

Élections africaines : la démocratie n’est pas soluble dans la biométrie

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Bureau de vote à Seme Podji, au Bénin, pour le premier tour de l'élection présidentielle le 6 mars 2016. © Virgile Ahissou/AP/SIPA

Réduire le risque de fraude par des moyens de plus en plus contraignants et sophistiqués est souhaitable. Mais l’introduction de la biométrie et des machines à voter ne fera reculer ni le vote communautaire ou religieux, ni le vote mercenaire.

Édito. Avoir écrit dans un récent éditorial que le vote communautaire était une réalité en Guinée, du fait, entre autres, de sa manipulation par l’ensemble de la classe politique, a valu à l’auteur de ces lignes l’accusation de « plaquer une grille de lecture factuellement indéfendable et moralement douteuse ». Vraiment ? Loin de moi l’idée que les élections africaines seraient par définition ethnicisées, ou qu’elles seraient « culturellement » truquées ou frauduleuses.

Et proche de moi celle que la qualification ethnique masque en réalité toutes sortes de conflits et d’enjeux comme l’arbre cache la forêt. Mais qui peut nier que, de Nairobi à Conakry et d’Abidjan à Kinshasa, la mobilisation voire l’exaltation des identités parfois meurtrières soient une constante en période électorale – et cela quels que soient les progrès de cette technologie importée qu’est le mécanisme de vote ?

« Voter éducation »

Une façon de dépassionner le débat est de considérer que le vote communautaire n’est pas en soi un obstacle à l’établissement de la démocratie électorale : loin d’être régressif, il constitue un progrès par rapport au faux unanimisme des dictatures, et une étape précédant l’individualisation des opinions – ce graal du « modèle » occidental.

Mais pour parvenir à ce dernier stade, les nouvelles technologies ne seront d’aucun secours tant que les pays africains (et l’Union africaine) ne se seront pas lancés dans de vastes programmes d’éducation citoyenne, à l’image de ce qu’a fait l’Afrique du Sud entre 1991 et 1994 afin de préparer les premières élections multiraciales.

L’introduction de la biométrie et des machines à voter ne fera reculer ni le vote communautaire ni le vote mercenaire

Ce travail minutieux de « voter éducation », relayé par les Églises et les associations civiques, a permis de passer directement de l’apartheid à la démocratie, en enjambant l’étape du « vote ethnique ». L’un des points clés du discours était alors de faire comprendre le caractère secret du scrutin avec cette antienne martelée quotidiennement : « Personne au monde ne saura jamais pour qui vous avez voté. »

Réduire le risque de fraude par des moyens de plus en plus contraignants et sophistiqués, et faire en sorte que le « marché électoral » soit de plus en plus libre et privatisé, afin que les scrutins ne fassent plus obstacle aux alternances est certes souhaitable. Sur ce point, les progrès accomplis sur le continent depuis vingt ans sont indéniables : on est, en 2018, beaucoup plus vigilant sur ce qui définit le seuil de régularité d’une élection qu’à la fin des années 1990.

Sens de la démocratie

Reste que, à défaut d’une réelle appropriation par les électeurs du sens de la démocratie, l’introduction de la biométrie et des machines à voter ne fera reculer ni le vote communautaire (qui peut aussi être religieux, comme au Sénégal avec la force de frappe électorale des confréries) ni le vote mercenaire.

Le Bénin est à ce titre un exemple éclairant : terre d’alternance politique ayant depuis longtemps dépassé le stade du vote ethnique, l’ex-Dahomey est l’un des pays où les citoyens ont le mieux appris à tirer profit – dans tous les sens du terme – de la concurrence et des distributions d’argent pendant les campagnes. Quitte, ensuite, à se prononcer librement le jour J ? C’est probable. Mais on ne leur ôtera pas de la tête qu’un bulletin, ça se monnaie…

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