Politique

Maroc : Abderrahmane El Youssoufi et les trois rois

Abderrahmane El Youssoufi à Rabat, le 18 septembre 1998. © BLONDIN/SIPA

La biographie autorisée du Premier ministre de l’alternance, Abderrahmane El Youssoufi, est parue le 8 mars, date du 94e anniversaire de cette figure du mouvement national. JA décrypte les confidences de celui qui a successivement côtoyé Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI.

Ce 8 mars, Abderrahmane El Youssoufi a soufflé sa 94e bougie. Un anniversaire très particulier pour celui qui est déjà passé à la postérité comme le Premier ministre de l’alternance et la figure de proue de la transition entre Hassan II et Mohammed VI. Pour l’occasion, de nombreuses personnalités maghrébines et arabes se sont donné rendez-vous à Rabat pour lui rendre hommage, en marge de la présentation de sa biographie tant attendue.

Intitulé Discussions autour de ce qui s’est passé, bribes de mon parcours telles que racontées à Bouderka, le livre est un recueil de conversations entre l’ancien Premier ministre et M’barek Bouderka, militant gauchiste de la première heure et compagnon de longue date d’El Youssoufi.


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Dans cette œuvre rédigée à la première personne, celui qui a été recruté dans les rangs du mouvement national par Mehdi Ben Barka en 1943 revient sur les différentes étapes de sa vie de militant au sein de l’Istiqlal, puis de l’UNFP et de l’USFP. En filigrane, on retrouve quelques indications sur la nature de ses rapports avec Mohammed V et Hassan II, ainsi qu’avec les principales figures politiques du Maroc de la seconde moitié du XXe siècle.

Révélations sur la politique marocaine

Mais, fidèle à sa réserve légendaire, Abderrahmane El Youssoufi n’est pas trop entré dans les détails lorsqu’il s’agissait de revenir sur certaines périodes charnières de l’histoire du royaume, s’abstenant souvent d’aborder quelques-uns des épisodes les plus sombres où sa version des faits était pourtant très attendue. Le livre n’en demeure pas moins un document précieux. D’abord par l’éclairage intime qu’il apporte sur l’entourage familial et « la vie normale » d’Abderrahmane El Youssoufi, ainsi que sur ses premiers pas de militant. Ensuite et surtout parce que c’est la première biographie autorisée d’une personnalité parmi les plus respectées de la vie politique marocaine, alors que les détenteurs de grands secrets d’État ont plutôt tendance à les emporter avec eux dans la tombe.

Riches en révélations, les premières pages de cette biographie constituent la partie la plus croustillante du récit. Elles plongent le lecteur dans les méandres de la vie personnelle et familiale de ce natif de Tanger – du temps où la ville était zone internationale – qui deviendra, plusieurs décennies plus tard, l’un des artisans majeurs de la transition politique au Maroc : un père petit employé de banque devenu moqadem ; une mère qui a pris le thé avec Hassan II quelques années avant le retour de son fils, exilé tout au long des années 1970 ; son amour de toujours, Hélène, qu’il a rencontrée chez son père, un couturier grec, à Casablanca ; son frère Abdeslam, disparu dans les geôles espagnoles et dont le sort est resté méconnu malgré une correspondance envoyée par El Youssoufi alors qu’il était Premier ministre.

Le rapport de force entre la monarchie et l’exécutif pour le partage du pouvoir est un thème fondateur et récurrent

Il y a également un passage sur son autre frère, Mostafa, qui a initié au journalisme celui qui deviendra, en 1958, rédacteur en chef d’At-Tahrir, organe de presse de l’UNFP. Un poste à haut risque à l’époque et qui a d’ailleurs valu à El Youssoufi une première arrestation, en 1959, pour avoir simplement écrit que « le gouvernement [était] aussi responsable devant l’opinion publique ». Un épisode qui cristallise le premier rapport de force entre la monarchie et l’exécutif pour le partage des pouvoirs. Un thème fondateur et récurrent dans l’existence d’El Youssoufi, qui sera conduit plus tard à négocier, cette fois en qualité de chef de l’opposition, les termes de la Constitution de 1996 (dont l’adoption a permis pour la première fois à un Premier ministre d’obtenir le vote de confiance du Parlement).

À ce sujet, le livre rapporte une anecdote des plus croustillantes : « Après ma libération, le chef du gouvernement, Abdellah Ibrahim, m’a rendu visite et m’a raconté que, durant un Conseil des ministres, Mohammed V lui a demandé : “Ton gouvernement, Moulay Abdellah, est responsable devant qui ?” Ibrahim lui répond : “devant Votre Majesté.” Le roi lui rétorque : “Alors pourquoi vos amis racontent autre chose ?” »

Mea culpa du sultan

El Youssoufi revient aussi sur ses rencontres avec le grand-père de Mohammed VI, dont un tête‑à-tête à Genève, environ quatre mois avant le décès du sultan, où celui-ci fait son mea culpa devant son interlocuteur : « Il est vrai que nous nous sommes trompés en nous concentrant sur la construction de l’État avant le parachèvement de la libération. » Allusion au démantèlement de l’armée de libération nationale au moment des préparatifs en vue de la reconnaissance de la Mauritanie.

Pour ce qui est des 38 années de règne de Hassan II, avec leur lot d’affres et d’exactions, cadencées par de tumultueuses négociations, il aurait sans doute fallu à l’auteur du livre des milliers de pages pour tenter de les restituer fidèlement. Le récit s’attarde sur le référendum de 1962, survole le complot de 1963 et le procès subséquent avant de s’étendre longuement sur la motion de censure de 1964 ou encore sur les prémices de l’état d’exception.

Les années 1965-1980 sont en somme à peine effleurées. Très peu de détails, par exemple, sur la rébellion armée de Dar Bouazza, si ce n’est la fameuse réunion d’Alger. Abderrahmane El Youssoufi n’évoque à aucun moment non plus l’implication de la gauche dans la tentative de coup d’État de 1972 fomentée par le général Oufkir. Cet épisode des plus sombres de l’histoire de l’UNFP, révélé par feu Mohamed Basri en 2000, avait pourtant marqué le mandat d’El Youssoufi.

En tant que Premier ministre, il avait été amené, lui l’avocat des journalistes et le pourfendeur acharné des délits de presse, à interdire trois hebdomadaires qui avaient révélé la célèbre lettre de « Fqih Basri » attestant de connivences entre la gauche et Oufkir. Une vérité historique assumée depuis par plusieurs figures de la gauche marocaine dans des livres qui ont même reçu des distinctions officielles.

Même sur les négociations qui ont jalonné la décennie 1990 entre Hassan II et les composantes de l’opposition, l’ancien premier secrétaire de l’USFP ne livre pas trop de détails. Il évoque l’épisode de sa démission, en signe de protestation contre la fraude électorale, et son retour à Cannes. « Quelques mois auparavant, Hassan II m’a envoyé un émissaire en la personne de son conseiller Driss Slaoui […]. Il m’a dit que le roi me voulait comme Premier ministre pour inaugurer une nouvelle ère. Je lui ai dit de remercier Sa Majesté, mais de lui répondre que mon état de santé ne me permettait pas d’assumer une telle responsabilité. Quelques mois plus tard, l’émissaire est revenu avec la réponse du roi : “C’est notre destin, nous autres malades, de se partager le fardeau de la responsabilité.” » Pourtant, le « partage » des pouvoirs, Hassan II et El Youssoufi n’y viendront que cinq années plus tard, en 1998…


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Culture du secret

Même si El Youssoufi a passé plus de temps comme Premier ministre avec Mohammed VI qu’avec le père de celui-ci, cette phase n’est pas du tout évoquée dans la biographie. La seule fois où le roi Mohammed VI est cité, c’est lorsque Bouderka reprend à son compte une anecdote (dans l’introduction) : « Après le dernier Conseil des ministres du gouvernement d’alternance, tenu à Marrakech, le roi Mohammed VI a demandé à rencontrer El Youssoufi et Driss Jettou, ministre de l’Intérieur. Ce dernier m’a raconté que dans la salle d’attente il avait demandé au Premier ministre quelques jours de vacances pour subir une opération chirurgicale, devenue nécessaire. Comme d’habitude, Abderrahmane El Youssoufi s’est contenté de répondre par un large sourire, avant de se diriger vers la salle où il devait rencontrer le roi. Quand il est sorti de l’audience royale, il était souriant, comme à son habitude. Je l’ai salué et lui ai demandé s’il pouvait m’attendre pour rentrer à Rabat dans l’avion qui ramène tous les ministres. »

C’est lors de cette audience que le roi a prévenu El Youssoufi qu’il s’apprêtait à nommer Driss Jettou Premier ministre. Durant le vol, El Youssoufi s’est gardé d’annoncer la nouvelle aux ministres, lesquels l’apprendront en écoutant le bulletin d’information du soir, qui a repris le communiqué du cabinet royal. Le secret, El Youssoufi le cultive décidément depuis toujours.


L’autobiographie en quatre morceaux choisis

  • Le serment sur le Coran

« Quand Hassan II m’a reçu au palais royal de Rabat, le 4 février 1998, il m’a demandé de prendre mon temps pour constituer le gouvernement et m’a dit qu’il était prêt à me recevoir à chaque fois que j’en ressentais le besoin. Avant de nous séparer, nous avons, à sa demande, juré de concert sur le Coran posé sur son bureau “de travailler ensemble pour l’intérêt du pays et de nous soutenir mutuellement”. Il a prononcé ces paroles et je les ai répétées après lui. »

  • Le soir du kidnapping de Ben Barka

« Mohamed Lahbabi rapporte que Driss Slaoui, conseiller du roi, lui a raconté qu’il était en réunion avec Hassan II, ce 29 octobre 1965, au palais royal de Fès, dans le cadre des préparatifs d’un congrès international prévu au Maroc, quand le général Oufkir fit irruption dans la salle, le visage blême, et murmura quelque chose à l’oreille du roi. Les deux hommes se retranchèrent ensuite dans une pièce à côté. Au bout de quelques minutes, ils en ressortirent. Oufkir prit congé et le roi poursuivit la réunion. »

  • Jettou, émissaire du roi

« Vers la fin de 1997, Driss Jettou, qui était alors ministre des Finances, me contacta. Il m’expliqua qu’il avait présenté à Hassan II une batterie de mesures pour sortir de la crise économique et que le roi l’avait chargé de venir m’en parler. […]. Notre rencontre dura quatre heures. Jettou me confia que le roi avait été obligé de suspendre le processus d’alternance qu’il avait lancé en 1994 car il était convaincu que “la véritable alternance ne pouvait se faire qu’avec ceux qui étaient dans l’opposition durant les dernières décennies, comme précisément Abderrahmane El Youssoufi” […]. Hassan II me reçut le 4 février 1998 pour me nommer Premier ministre. »

  • Pourquoi Driss Basri est resté

« Le jour où il me nomma Premier ministre, Hassan II me dit : “Je suis prêt à vous assurer une majorité. À vous de choisir à votre guise votre équipe gouvernementale. Cependant, vu que le Conseil de sécurité a décidé de tenir un référendum au Sahara avant la fin de l’année [1998], nous aurons besoin de l’expertise du ministre de l’Intérieur, Driss Basri, qui s’est chargé du dossier des provinces du Sud pendant vingt-cinq ans. Je vais également demander au chef du gouvernement actuel, Abdellatif Filali, de prendre en charge le département des Affaires étrangères, pour les mêmes raisons. Quant aux autres ministres, j’attends vos propositions.” »

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