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Cet article est issu du dossier «Élections : l'Afrique progresse-t-elle ?»

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Elections

Élections : biométrie et nouvelles technologies ne sont pas des garanties

Par

Universitaire, directrice de l'Institut français de recherche en Afrique (IFRA-Nairobi)

Un électeur glissant son bulletin dans l'urne lors du référendum sur le projet de révision constitutionnelle, le 20 mars 2016 à Dakar.

Un électeur glissant son bulletin dans l'urne lors du référendum sur le projet de révision constitutionnelle, le 20 mars 2016 à Dakar. © Benjamin Roger/Jeune Afrique

L'utilisation des nouvelles technologies dans le cadre des élections peut-être une bonne chose... Si elle est bien encadrée.

Tribune. Le 1er septembre 2017, la Cour suprême du Kenya a annulé l’élection présidentielle qui s’était tenue le mois précédent. On a alors célébré l’indépendance du pouvoir judiciaire, qui a osé s’attaquer au président sortant. On a moins remarqué que cette décision revenait à sanctionner durement les nouvelles technologies électorales. La cour a en effet accusé la commission électorale d’entretenir un système opaque en ne fournissant pas l’accès aux serveurs informatiques contenant les résultats.

La mise en place desdites technologies (enregistrement et vérification biométriques, vote électronique – encore rare –, transmission en direct des résultats) est pourtant censée apporter davantage de transparence à des processus électoraux souvent contestés. On imagine que leur déshumanisation et leur dématérialisation rendent impossibles la corruption et la fraude. Et qu’elles favorisent l’avènement du développement et de la démocratie. C’est oublier que ces techniques ne sont pas neutres et qu’elles s’inscrivent dans des environnements politiques qui déterminent leur usage.

Marché de la biométrie

L’enregistrement et la vérification biométriques des électeurs comme la transmission en direct des résultats requièrent des appareils sophistiqués et connectés. En ville comme dans les campagnes, il arrive que, faute d’électricité, de réseau internet ou d’une maîtrise suffisante des tablettes et des scanners, des agents électoraux en reviennent aux listes électorales imprimées et/ou à la vérification des cartes d’identité.

On peut juger rassurant ce retour au papier, mais il pose quand même la question de la rentabilité de ces technologies au coût exorbitant : 40 millions d’euros lors du premier scrutin au Kenya et 20 millions supplémentaires lors du second, alors même que la transmission des résultats n’était plus d’actualité.

Il est permis de s’interroger sur la souveraineté d’États et de citoyens qui abandonnent l’organisation de leurs élections à des acteurs privés

Le marché de ces technologies est devenu florissant, dominé par les entreprises européennes et sud-africaines. Comme nombre, sans doute, de gros marchés, ceux relatifs à ces technologies sont largement opaques. Au Kenya, ils ont été à deux reprises confiés de gré à gré après des appels d’offres infructueux ou annulés. Une fois choisies, les entreprises concernées ne cherchent pas à transférer leurs technologies ni leur savoir-faire.

Elles envoient leurs ingénieurs et leurs techniciens sur place et gèrent elles-mêmes les bases de données, notamment le registre électoral. Elles communiquent très peu, sauf quand leur action est contestée. Dans ces conditions, il est légitimement permis de s’interroger sur la souveraineté d’États et de citoyens qui abandonnent l’organisation de leurs élections à des acteurs privés et étrangers.

Défiance et fragilité

Certains de ces systèmes apportent un surcroît de fiabilité à l’exercice électoral : l’enregistrement et la vérification biométriques assurent qu’un électeur ne pourra déposer son bulletin dans l’urne qu’une seule fois, et que les morts ne voteront pas. Si la collecte biométrique d’informations peut se révéler discutable (s’agissant notamment de son potentiel de surveillance), elle permet que votent de « vrais » électeurs.

Quand les acteurs politiques et les citoyens accordent leur pleine confiance aux institutions électorales, ces technologies peuvent faciliter ou consolider le processus. Mais quand la défiance règne, un simple dysfonctionnement technique, une imprécision de la législation voire un scandale de corruption peuvent conduire à la mise en cause de l’ensemble du processus.

Les nouvelles technologies électorales ne seront utiles que si elles sont vendues à des prix raisonnables et gérées par des experts locaux

Ce qu’il faut avant tout, ce sont des partis politiques en état de fonctionner, financés par l’argent public et capables de disséminer des scrutateurs sur l’ensemble du territoire. Il faut aussi des institutions électorales indépendantes, dirigées par des personnalités reconnues et travaillant sur le long terme. Les nouvelles technologies électorales ne seront utiles que si elles sont vendues à des prix raisonnables et qu’elles sont gérées par des experts locaux, au sein d’institutions crédibles.

Pour le moment, elles sont essentiellement considérées comme des marchés juteux et/ou des solutions miracles qui évitent de poser les questions de fond, celle notamment du déséquilibre structurel entre partis au pouvoir et partis d’opposition. Ces derniers sont encore trop peu nombreux à prendre le pouvoir par les urnes, quelle que soit la sophistication des technologies mises en place.

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