Vie des partis

Israël : qui est Avi Gabbay, le leader du Parti travailliste ?

Au soir de sa victoire à la primaire d’Aavoda, le 10 juillet 2017, à Tel-Aviv. © Miriam Alster/FLASH-90-REA

Inconnu du grand public il y a encore quelques années, Avi Gabbay dirige désormais d’une main de fer le Parti travailliste. Et multiplie les appels en direction de l’électorat nationaliste.

Personne ne l’imaginait prendre les rênes du Parti travailliste israélien (Aavoda), défaire ses cadors, pâles héritiers de Yitzhak Rabin, l’ancien Premier ministre assassiné en 1995. Car c’est sans doute parce que la gauche israélienne ne s’est jamais remise de la perte de son leader – elle a été incapable de reconquérir un pouvoir abandonné à la droite nationaliste – qu’Avi Gabbay, 50 ans, n’a eu aucun mal à s’imposer comme un autre choix crédible aux yeux de son électorat.

Sa victoire à la primaire du 10 juillet dernier n’en relève pas moins de l’exploit politique. Sept mois seulement après avoir rejoint les rangs d’Aavoda, il s’impose au second tour face à un vétéran du parti, Amir Peretz, donné favori et soutenu par la puissante Histadrout, principal syndicat de travailleurs. « Voilà la réponse à tous ceux qui croyaient notre parti moribond et pensaient que les Israéliens avaient perdu foi dans le changement », s’exclame le vainqueur.

Une comparaison avec le parcours d’Emmanuel Macron

D’origine marocaine comme son rival des urnes, Avi Gabbay a fait sensation dans une formation historiquement dominée par l’élite ashkénaze. Le nouveau chef travailliste n’a pourtant rien du pedigree d’un mizrahi (« oriental »), appellation englobant les Juifs ayant émigré des pays arabes et souvent relégués, dès leur arrivée en Israël à partir des années 1950, dans des villes touchées par la pauvreté et le chômage. Gabbay a grandi dans le paisible quartier de Baka, à Jérusalem. Élève brillant, il intègre le prestigieux lycée Rehaviah, par lequel sont passées nombre de personnalités politiques. Plus tard, à l’armée, il obtient le grade de lieutenant dans le corps des renseignements militaires avant de se lancer dans des études d’économie, à l’université hébraïque de Jérusalem.

En 2015, la fondation du parti de centre droit Koulanou, dont il fait partie, entre dans la coalition de Benyamin Netanyahou

Le soir de sa victoire à la primaire travailliste, ses partisans ont à plusieurs reprises scandé le nom d’Emmanuel Macron, estimant que le parcours de leur protégé valait la comparaison avec celui du jeune chef de l’État français. Il est vrai qu’avant de s’essayer à la politique, Gabbay avait prospéré dans le secteur privé. En 2007, à force de persévérance, il finit par diriger l’entreprise de télécommunications Bezeq, là où son père avait fait carrière.

Le tournant intervient en 2014, quand il prend part à la fondation du parti de centre droit Koulanou (« Nous tous »). Un an plus tard, la formation entre dans la coalition de Benyamin Netanyahou, au sein de laquelle Gabbay occupe furtivement la fonction de ministre de la Protection de l’environnement. Il démissionne en mai 2016 pour protester contre la nomination de l’impétueux Avigdor Lieberman au poste de ministre de la Défense.

Gabbay prétend être le seul à pouvoir mettre fin à l’ère Netanyahou

Ce premier coup d’éclat ne passe pas inaperçu et lui attire la sympathie d’une partie de l’échiquier politique. Six mois plus tard, il profite de cette aura pour briguer la présidence du Parti travailliste. En dépit de sa relative inexpérience, il prétend être le seul à pouvoir mettre fin à l’ère Netanyahou, aux commandes du pays depuis 2009.

« Les choses bougent, martèle Gabbay. Notre objectif, c’est trente sièges à la Knesset. J’ai l’intention de sillonner le pays pour rencontrer les gens et leur présenter nos projets et notre programme. » Sa victoire surprise a certes redonné un élan à une formation sur le déclin. Mais Avi Gabbay est-il pour autant l’homme providentiel de la gauche israélienne ?

Comment me définir ? De droite, de gauche, du centre ? Je récuse ces catégories, qui sont pour moi trop restrictives, explique Gabbay

Ses premières prises de position reflètent un pragmatisme et une volonté de ratisser large pour espérer ramener sa formation au pouvoir. « Comment me définir ? De droite, de gauche, du centre ? Je récuse ces catégories, qui sont pour moi trop restrictives. Il nous faut modifier notre discours et notre approche pour rendre notre parti plus accessible », explique Gabbay.

Pour convaincre, l’intéressé n’hésite pas à se joindre aux manifestations anticorruption qui, chaque samedi soir, rassemblent des dizaines de milliers d’Israéliens, principalement à Tel-Aviv. N’étant pas député, c’est dans la rue qu’il croise le fer avec Netanyahou et ses proches, visés par plusieurs enquêtes compromettantes.

Opposé au démantèlement des colonies juives

Passé l’opération séduction, Gabbay se focalise sur son objectif : la perspective, inéluctable selon lui, d’élections anticipées. « En novembre 2018, je serai Premier ministre », affirme-t-il publiquement. Avec autorité, il impose ses directives. À sa demande, le Parti travailliste vient d’approuver une révision de sa charte qui, entre autres, attribue à son président des pouvoirs élargis.

Gabbay peut désormais placer quatre candidats de son choix sur la prochaine liste parlementaire et procéder à des nominations clés. Ces prérogatives alimentent les rumeurs sur le retour en politique de l’ancien Premier ministre Ehoud Barak, farouche adversaire de Netanyahou, et d’illustres généraux israéliens, notamment l’ancien ministre de la Défense Moshe Yaalon, issu pourtant du Likoud.

Avi Gabbay a accusé la gauche israélienne d’avoir « oublié ce qu’est qu’être juif »

« Si nous ne sommes pas capables de changer, pourquoi l’opinion devrait-elle croire que nous pouvons changer le pays ? » s’interroge Gabbay, qui envisagerait même de rebaptiser le parti. Et de poursuivre : « Si nous ne pouvons pas créer l’unité au sein de notre famille politique, l’opinion ne pourra pas croire que nous pouvons apporter l’unité à Israël. »

Et pourtant, certaines de ses déclarations désarçonnent le camp travailliste. Sur le dossier palestinien, l’ancien centriste assure soutenir le principe de « deux États pour deux peuples ». Or il se refuse à envisager le démantèlement des colonies juives : « Il n’y a aucune raison de les évacuer dans le cadre d’un accord de paix. Cette approche est peut-être erronée. D’autres solutions peuvent être trouvées. »

Des sondages défavorables

Plus qu’un glissement à droite, ses propos ont sonné comme un premier couac, obligeant plusieurs députés de sa formation à prendre leurs distances. Loin de se démonter, Avi Gabbay a accentué le malaise en accusant la gauche israélienne d’avoir « oublié ce qu’est qu’être juif ». « Nous vivons sur cette terre parce que nous sommes juifs et pas parce que nous sommes israéliens », a-t-il renchéri.

Discrédité à gauche, Gabbay n’est guère mieux perçu à droite

Ce discours ne l’a pour l’instant pas servi. Discrédité à gauche, Gabbay n’est guère mieux perçu à droite. Quant à l’opinion israélienne, elle perçoit toujours le centriste Yaïr Lapid – chef de file du parti Yesh Atid (« Il y a un futur ») – comme le seul recours contre Netanyahou. Les sondages, dans un premier temps favorables à Gabbay, lui sont aujourd’hui nettement défavorables. Le dernier en date, publié fin décembre, n’octroie que douze sièges au Parti travailliste.


Sauveur ou félon ?

Pour la gauche israélienne, d’aspiration libérale et foncièrement attachée à son socle idéologique, c’est peut-être le coup de grâce. Le revirement à droite, aussi brutal qu’inattendu, opéré par Avi Gabbay résonne comme une cruelle désillusion. Du statut de sauveur, le nouvel homme fort du parti semble bien être passé à celui de félon.

« Gabbay a toujours été un choix par dépit pour les travaillistes. Ses membres sont inquiets et se demandent même s’il n’est pas en train de devenir un Netanyahou », note Joshua Leifer, éditorialiste au magazine en ligne +972.

Pourtant, certains ténors du parti lui maintiennent un soutien sans faille, à l’instar de Shelly Yachimovich. « Grâce à lui, nous nous sommes réapproprié le mot “paix”, et ses positions ne contredisent pas notre plateforme », estime l’ancienne secrétaire générale d’Aavoda. Le pari Gabbay n’est pas sans risque : en cas d’échec aux prochaines législatives, les travaillistes seront purement et simplement menacés de disparition.

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