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Cet article est issu du dossier «France-Maghreb : quand Macron veut tout changer»

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Politique économique

Tribune : de quoi la dette est-elle le nom ?

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Jules Crétois est journaliste à Jeune Afrique.

La dette publique de la Tunisie culmine à environ 50 milliards de dinars (environ 20 milliards d'euros).

La dette publique de la Tunisie culmine à environ 50 milliards de dinars (environ 20 milliards d'euros). © Flickr/金娜 Kim S

La dette, sujet comptable

Pour de nombreux acteurs économiques, c’est entendu : la dette est un sujet comptable. Mais alors que le président français, Emmanuel Macron, a promis, lors de sa récente visite à Tunis, une reconversion d’une partie de la dette tunisienne en investissements et que le service de la dette extérieure tunisienne a explosé (22 % des dépenses publiques pour 2018), un coup d’œil dans le rétroviseur s’impose, qui permettrait en tout cas de comprendre un peu mieux pourquoi des élus tunisiens, le plus souvent issus du Front populaire, coalition d’extrême gauche disposant de quinze sièges à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), parlent de dette « odieuse » ou « illégitime », contractée non dans l’intérêt de la nation mais dans celui des créanciers et d’une fraction de la classe dirigeante, et exigent son annulation pure et simple.

L’ancien président Moncef Marzouki avait, de son côté, opté pour cette même solution de reconversion et obtenu, comme il l’a récemment expliqué à JA, une « ristourne » de son homologue français d’alors, François Hollande.

Un usage colonial de la dette

Ce coup d’œil dans le rétroviseur, Éric Toussaint, historien belge engagé – il est membre du Comité pour l’abolition des dettes illégitimes, une organisation internationale altermondialiste – nous le facilite. Il consacre à la Tunisie un chapitre entier de son ouvrage Le Système dette (Les liens qui libèrent, Paris, 2017). Il y rappelle comment la France a usé de la dette pour faciliter la colonisation de la Tunisie au XIXe siècle. Un usage colonial de la dette également valable pour le Maroc, comme l’a expliqué Adam Barbe dans un mémoire soutenu en 2016 à l’École d’économie de Paris, sous la codirection de l’économiste français Thomas Piketty.

Le premier emprunt extérieur contracté par la Tunisie remonte à 1863. « Une arnaque caractérisée qui débouche dix-huit ans plus tard sur la conquête de la Tunisie », selon Toussaint. Le bey – le souverain d’alors – avait emprunté environ 30 millions de francs, s’engageant à rembourser quelque 80 millions de francs. Détournements et commissions caractérisent l’opération menée par une élite corrompue – Mustapha Khaznadar, le fortuné trésorier du bey, joua alors un rôle de premier plan – et des banquiers français parmi les plus puissants de leur temps. Un an plus tard, l’emprunt est dilapidé. La solution est toute trouvée : « Le gouvernement du bey choisit, sous la pression des créanciers, de transférer la facture au peuple en doublant le montant de la mejba, l’impôt par tête. »

À Paris, les titres des pays musulmans, les “valeurs à turban”, faisaient régner l’euphorie, explique l’auteur

L’insurrection ne tarde pas, et la foule accuse le trésorier du bey d’avoir vendu le pays aux Français. Ces derniers expédient des navires de guerre en eaux tunisiennes pour intimider le peuple frondeur. Le bey contracte rapidement de son côté de nouveaux emprunts, assortis de conditions toujours plus drastiques, ne recevant que des sommes amputées de divers frais d’émission et de courtage, et de commissions, sans compter les vols des banquiers. « À Paris, les titres des pays musulmans […], les “valeurs à turban”, faisaient régner l’euphorie. » Les créanciers, avec d’autres puissants occidentaux, s’assurent que l’argent prêté est utilisé pour des dépenses dont ils tireront profit.

Mais, surtout, ce qui est en passe de devenir le « parti colonial » pèse de tout son poids – considérable – en faveur d’une occupation de la Tunisie qui assurerait, selon lui, le remboursement des créanciers. Ce sera chose faite. Le traité du Bardo (1881), puis la convention de La Marsa (1883), qui actent la colonisation de la Tunisie, contiennent « des dispositions très claires au sujet de la dette ».

Croissance de l’Occident au détriment du Sud

Il n’en va pas vraiment autrement du Maroc. Adam Barbe, au sujet du royaume chérifien, souligne que « la dette est politique : elle implique la création d’institutions nécessaires à sa gestion qui empiètent sur les fonctions étatiques ». Et rappelle que l’emprunt marocain de 1904 entraîna la création d’une administration de contrôle de la dette qui prélevait les revenus douaniers nécessaires à son service.

Nous ne sommes plus aujourd’hui à l’orée de la conquête coloniale, et l’outil « dette » a bien changé. Mais notre monde est le fruit de cette période. Un des prêteurs français de cette histoire, Alphonse Pinard, n’est autre que l’un des fondateurs de la Société générale et de l’ancêtre de BNP Paribas. Il symbolise la propension qu’avait l’Occident à entretenir sa croissance au détriment du Sud. Ce contexte, il faut l’avoir à l’esprit pour comprendre ce que recouvre le mot « dette », en Tunisie comme sous d’autres latitudes.

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