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Cet article est issu du dossier «Quels investissements pour l'accès à l'eau ?»

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Environnement

Patrice Fonlladosa, président Afrique et Moyen-Orient de Veolia : « Pour être rentable, il faut exploiter à long terme »

Patrice Fonlladosa, président des activités Afrique et Moyen-Orient du groupe français Veolia, à Aubervilliers, le 19 janvier 2018. © Vincent Fournier/JA

Alors que le risque de stress hydrique s’accroît, la multinationale française Veolia se présente comme un partenaire solide, offrant des solutions hybrides.

Président depuis 2013 des activités Afrique et Moyen-Orient du groupe français Veolia (25 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2016, dont 1,1 milliard en Afrique), Patrice Fonlladosa développe des contrats industriels à long terme et l’exploitation de grands partenariats public-privé pour les services d’eau et d’électricité. Il détaille les spécificités d’un business qui prend souvent la forme d’une délégation de service public, essentiel mais pas toujours rentable.

Jeune Afrique : La ville du Cap et son distributeur local redoutent que les robinets soient à sec le 12 avril prochain. Cette menace existe-t-elle ailleurs en Afrique ?

Patrice Fonlladosa : Oui. Un certain nombre de villes sont menacées de stress hydrique. Mais il n’est pas toujours simple d’en connaître l’échéance. À Windhoek, d’ici à moins de deux ans, des problèmes d’approvisionnement surviendront.

Au Niger les effets du changement climatique sont évidents

Au début des années 2000, la Namibie a construit avec Veolia des usines de traitement des eaux usées pour les remettre dans le circuit d’eau potable. Un bon système, insuffisamment développé en Afrique. Aujourd’hui, compte tenu de l’urgence, une autre solution est envisagée, mais elle est beaucoup plus chère : le dessalement. Au moins deux usines seront construites dans les deux ans à venir à Sawkopmund, près de la côte.

La baisse du nombre de jours de pluie est-elle seule en cause ?

Non. Il existe de nombreuses raisons, comme le gaspillage ou les pertes en réseau. Mais c’est généralement l’absence de politique publique et de programmation des besoins qui constitue le fond du problème.

Constatez-vous sur le terrain les effets du changement climatique ?

Au Niger, où nous sommes présents depuis quinze ans, les effets sont évidents. Les ressources se dégradent, les épisodes de stress hydrique sont de plus en plus saillants, aggravés par la pression démographique. On commence à le ressentir au Maroc mais aussi au Gabon, où l’eau potable provient majoritairement des barrages.

Or depuis cinq ans on constate une érosion du point haut de ces infrastructures, comme à Kinguélé ou à Tchimbélé. D’où une espèce d’effet ciseau : la population de Libreville ne cesse d’augmenter, et les périodes de pluie raccourcissent.

Pour les pays côtiers, le dessalement de l’eau de mer est-il « la » solution ?

C’est l’option la plus coûteuse, et seuls deux pays africains, le Maroc et la Namibie, ou des industriels comme l’algérien Sonatrach l’ont retenue jusqu’à présent. Mais ce mode de production ne se suffit pas à lui-même. Il faut des équipements, des installations et du personnel.

Le marché de l’eau potable n’est pas très lucratif

Le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, a annoncé le 8 janvier son intention d’édifier la plus grande usine de dessalement d’eau au monde. Ce projet vous intéresse-t-il ?

Oui. Sauf si c’est pour se retrouver en concurrence avec une vingtaine d’entreprises. Avoir recours à Veolia a un intérêt seulement si vous êtes prêt à payer pour obtenir des performances différentes. Des groupes qui font de l’osmose inverse (un système de filtrage), il y en a beaucoup. Ceux qui font de la distillation (un système d’ébullition, utilisé pour le dessalement notamment) sont déjà moins nombreux. Et ceux qui offrent des solutions hybrides, comme nous, se comptent sur les doigts d’une main.

Avez-vous des clients intéressés par ces technologies en Afrique ?

À ce jour, non. Mais cela devrait changer. Le Maroc s’apprête à lancer un programme de quatre ou cinq usines côtières, cela nous intéresse. Mais, encore une fois, c’est une question de choix politique.

Dans le domaine de l’eau stricto sensu, la concurrence sur les appels d’offres est généralement assez faible en Afrique. Pourquoi ?

Le marché de l’eau potable n’est pas très lucratif. Il permet rarement aux entreprises de réaliser plus de quelques dizaines de millions d’euros de revenus et d’espérer des rendements de 12 % à 15 % supérieurs. Il s’agit plutôt d’un service public que nous exécutons par délégation.

Pour nous, cela a un sens économique, car nous recherchons un mix énergie-eau. Au Gabon, par exemple, nous gérons les deux. Nous y enregistrons un peu plus de 300 millions d’euros de revenus, en grande partie grâce à l’énergie. Au Maroc, Veolia est active dans l’eau, l’électricité et l’assainissement, pour un chiffre d’affaires de 650 millions d’euros. Les flux croisés financiers nous offrent un équilibre économique.

La partie gestion est-elle la plus intéressante, financièrement parlant ?

Oui. Exploiter à long terme est la clé. Pour nous, les opérations centrées sur la construction ne recouvrent pas d’intérêt majeur.

N’est-ce pas plus compliqué de reprendre en gestion des installations qu’on n’a pas construites soi-même ?

C’est notre métier. Un métier complexe, car il n’existe pas deux réseaux identiques. Leur nature dépend de la géographie, de la densité de population, de leur état d’origine, de leur âge, des constructeurs et des opérateurs précédents…

Il faut réoptimiser tout ça avec l’idée que ce qui intéresse l’usager, c’est que l’eau ne soit pas troublée et que sa facture soit adaptée à son portefeuille. Une équation beaucoup plus compliquée à résoudre que de creuser des tranchées, d’y poser des conduits, puis d’ouvrir les vannes.


Quand les États rechignent à payer

Si, en Afrique, les taux de recouvrement des particuliers sont comparables à ceux qui existent en Europe, les opérateurs se plaignent des administrations publiques. « C’est vrai un peu partout », reconnaît Patrice Fonlladosa.

Au Gabon, les impayés dus à Veolia ont atteint 70 millions d’euros en 2017. Mais la dette a depuis été assainie. « Nous avions des arriérés d’impôts avec l’État, et celui-ci nous devait aussi beaucoup d’argent, explique-t-il. On a effacé une grande partie de la dette en annulant nos créances réciproques à fin 2016. »

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