Musique

Tendance : l’église comme tremplin sacré pour les chanteurs

Des membres de l’Église Source de vie durant la prestation de Pierre Cossa, dans la banlieue de Paris. © Jessica Vieux/JA

Comme l’Ivoirien Pierre Cossa, bon nombre de chanteurs africains ont fait leurs gammes au sein d’une église. Une longue tradition.

L’église évangélique étouffe, prise en étau entre le couvercle noir du ciel et la grisaille verticale des barres d’immeubles. Rien n’indique que le petit bâtiment austère situé à quelques minutes de marche de la gare de Sarcelles, dans la banlieue nord de Paris, est bien un lieu saint… même si quelques notes d’orgue filtrent sous la pluie lorsque l’on approche.

Ce dimanche 21 janvier, Pierre Cossa lance son album Toujours dans la joie, au milieu de ses « frères » et « sœurs » qui sont près de 300 à patienter, sapés comme jamais, agglutinés dans l’étroit lieu de culte. L’artiste de 33 ans originaire de Man, grande ville de l’ouest de la Côte d’Ivoire, s’est changé en prophète de la scène gospel en mêlant aux louanges des rythmes et sonorités afropop, zouglou et funk.

Ce n’est pas juste un concert, c’est un moment pour adorer notre Dieu, déclare Pierre Cossa

Son dernier single, « Je marche », totalise plus de 130 000 vues, deux mois seulement après sa mise en ligne. Un score fabuleux pour un artiste qui vient tout juste d’entamer sa carrière solo. Mais le crooner, fils d’imam passé par l’école coranique avant de basculer du côté de Jésus, rescapé d’un grave accident de bus à Abidjan, n’en est pas à son premier miracle.

Musique afro et prières

« Que celui qui a le don de la parole transmette la parole de Dieu. Dieu a donné à Pierre Cossa le don de chanter… maintenant c’est à vous de l’encourager ! » « Amen ! » « Nous bénissons Pierre, nous bénissons sa voix. Tout ce qui s’opposait à lui, Dieu l’a terrassé. Pierre va ramener à la lumière les âmes perdues et fortifier celles qui sont déjà dans la joie. »

À l’appel du pasteur, le ténor monte sur scène en jean noir et blouson de cuir dans une ambiance survoltée. « Ce n’est pas juste un concert, c’est un moment pour adorer notre Dieu », précise-t-il d’une voix douce avant d’entamer un show de près de deux heures. Des spectateurs ferment les yeux, une main tendue vers le ciel, d’autres sont à genoux. Une femme psalmodie à voix basse : « Je m’abandonne à toi Seigneur, entre tes mains… »

Quand, à la moitié du récital, des sonorités afro s’invitent dans le show, toute la salle se met à onduler, dans un moment de liesse empruntant plus à une boîte de « Babi » qu’à un concert d’église.

Inspiré par le coupé-décalé

De fait, aussi bizarre que cela puisse paraître, c’est dans les maquis de la rue Princesse, l’artère chaude de la capitale ivoirienne, que Pierre Cossa a commencé ses gammes comme DJ au début des années 2000. « C’était l’âge d’or du coupé-décalé, se souvient-il. DJ Arafat passait souvent dans notre quartier, mixant parfois. Il régnait une certaine dépravation, les gens buvaient, ça dansait de façon un peu “sexuelle”, mais c’est grâce à cette expérience que j’ai de telles compétences musicales aujourd’hui. »

Selon Pierre Cossa, l’Église c’est l’école du show et de la confiance en soi

S’il a appris à manier les platines dans des lieux interlopes, c’est à Yopougon, au sein de l’Église évangélique Assemblée de Dieu, qui rassemble des centaines de membres, qu’il a épuré son chant en rejoignant le groupe vocal des enfants.

Arrivé en France en 2010 pour parfaire ses études d’ingénieur, il poursuit sa formation musicale à l’Institut d’enseignement théologique et artistique du Val-d’Oise. « Mon talent a été repéré lorsque j’ai chanté pour mon mariage, en 2012. On m’a demandé de devenir conducteur de louange et responsable du groupe musical. Mais pour cela, j’ai dû me perfectionner. »

Orchestres chrétiens

Pierre Cossa n’est pas un cas particulier. La quasi-totalité des chanteurs de gospel du continent se sont formés à l’église protestante. Les premiers orchestres « chrétiens » apparaissent dans les années 1980 et deviennent extrêmement populaires. Il en existerait des milliers, selon Étienne Damome, auteur de Radios et religions en Afrique subsaharienne. Dynamisme, concurrence, action sociale (Presses universitaires de Bordeaux).

L’église est le seul lieu gratuit, proche, où l’on peut apprendre la musique, affirme la chanteuse Verushka Engola

C’est souvent au sein de ces formations que les stars de la discipline ont éclos. Ainsi en est-il d’O’nel Mala, qui a fait ses premiers pas en suivant sa mère dans les lieux de culte de l’ouest de la Côte d’Ivoire. Ou des membres du groupe Makoma, d’origine congolaise, de Dupe Olulana, du Nigeria, de Queen Etémé, du Cameroun…

L’église, première école des grands talents

Plus étonnant, des grands noms de genres très éloignés sont aussi passés par les bancs des églises. L’inclassable Charlotte Dipanda a intégré la chorale Gospel pour 100 voix avant de se risquer en solo. Le rappeur Sarkodie a traîné ses baskets dans des lieux saints, et s’y produit encore sous le pseudonyme d’« Angel Michael ».

Les jazzmen n’échappent pas à la règle. Manu Dibango, qui a grandi entre une mère qui conduisait la chorale et un oncle joueur d’harmonium, baigne très tôt dans la musique sacrée. Richard Bona, initié au balafon dès ses 3 ans, joue avec l’orchestre de l’église. Ray Lema, d’abord destiné à devenir prêtre, a découvert l’orgue puis le piano au petit séminaire des pères blancs. Il a même participé à la messe sur un orgue à soufflet qui le contraignait à pédaler dur.

Une porte d’entrée pour les concours télévisés

La Camerounaise Verushka Engola, finaliste époustouflante du télé-crochet de l’édition 2016 de The Voice Afrique francophone, n’est pas plus étonnée que ça par le phénomène. « L’église, dans la plupart des pays africains, est le seul lieu gratuit, proche, où l’on peut apprendre la musique. Les écoles sont très rares. Au Cameroun, André Belinga en avait ouvert une en 2005, mais elle n’a pas très bien marché. »

Ancienne choriste de l’église Sainte-Thérèse de l’enfant Jésus, à Yaoundé, Verushka s’est perfectionnée parmi les croyants. « C’est là qu’on a su déterminer mon timbre vocal. C’est là que j’ai travaillé ma mémoire et appris à lire les partitions. » Sa facilité à changer de répertoire avait fasciné le jury de The Voice : une aptitude acquise dans les lieux saints.

C’est grâce à la chorale de l’Église que je peux réinterpréter Whitney Houston ou Aretha Franklin, raconte Verushka

« Dans certaines églises, tu abordes presque tous les styles : gospel sud-africain ou américain, musique traditionnelle africaine du peuple beti par exemple, R’n’B… C’est aussi grâce à ça que je peux réinterpréter Whitney Houston ou Aretha Franklin. » Les compétitions entre chorales favorisent aussi, selon l’artiste, l’éclosion de talents, et permettent aux plus méritants de gagner des primes.

L’art de la scène

Pierre Cossa juge que l’enseignement reçu à l’église dépasse de beaucoup le strict apprentissage des règles de solfège. Selon lui, c’est aussi l’école du show et de la confiance en soi. « Nous apprenons à faire face à un auditoire. Si je suis invité sur une grande scène, je n’aurai pas peur, je suis habitué à porter les paroles de Dieu devant des centaines de personnes. »

Et de fait, l’artiste est parfaitement à l’aise et ne lésine pas sur les effets, dansant avec le public ou se figeant dans une posture christique, yeux vers le ciel et bras en croix. À la fin du concert, il invite son auditoire à acheter son disque. Outre un public captif, une clientèle conquise, l’Église concentre également un réseau de scènes et de lieux de concert dans la plupart des pays du monde. Du 8 au 28 février, Pierre Cossa sera par exemple en concert en Côte d’Ivoire pour assurer la promotion de son album.


Les églises catholiques en retard d’une mesure

Ce sont les Églises protestantes qui ont formé le plus d’artistes en Afrique.

Un fait qu’explique simplement le chercheur Étienne Damome : « Chez les catholiques, il faut attendre Vatican II [un concile ouvert en 1962 et fermé en 1965] pour que le culte s’adapte timidement aux réalités locales. Ce n’est donc qu’assez tard, au début des années 1970, que des initiatives ont été prises pour que des chants soient composés dans des langues africaines.

Alors que chez les protestants, dès le XVIIe siècle, les Africains déportés aux États-Unis transforment les paroles rituelles des Blancs, inventant le gospel. Et sur le continent, à l’époque des missions déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, les Églises protestantes luthériennes et méthodistes s’ouvrent aux cultures locales. Les Églises évangéliques pentecôtistes, arrivées plus tard, ont fait fructifier ce qui était déjà en germe. »


Pierre Cossa : plus afro que gospel

« Les gens ont besoin de la musique pour se rapprocher de Dieu. Si, dans une église, il n’y a ni danse ni chant pour régler le temps de prière, c’est que l’on fait fausse route. »

Avec cet EP de sept titres sorti le 21 janvier, qu’il a totalement financé avec sa femme (« par conviction ») à hauteur d’une dizaine de milliers d’euros, Pierre Cossa a deux objectifs assumés. D’abord s’inscrire dans la lignée des précurseurs du gospel ivoirien (O’nel Mala, le groupe Schékina), mais aussi mettre le feu à la piste en puisant dans la musique africaine actuelle. Avec brio.

L’afro-gospel mâtiné de zouglou du chanteur convertira les amateurs de rythmiques saccadées… qu’ils soient croyants ou non.

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