Société

Où sont les Weinstein africains ?

Hormis en Afrique du Sud, l’affaire Harvey Weinstein ne déclenche pas sur le continent la même avalanche de dénonciations qu’ailleurs dans le monde.

Hormis en Afrique du Sud, l’affaire Harvey Weinstein ne déclenche pas sur le continent la même avalanche de dénonciations qu’ailleurs dans le monde. © Cedric Gerbehave/Doctors Without Borders/AP/SIPA

Le phénomène #metoo est-il vraiment le phénomène mondial que nous décrit la presse ? Sur le continent africain, les dénonciations ou les témoignages publics restent rares. Mais ce n’est pas parce que les hommes du continent n’ont rien à se reprocher.

Qu’elles étaient belles dans leurs robes noires, le poing levé, le sourire conquérant ! Le soir de la cérémonie des Golden Globes, les plus grandes stars du cinéma mondial se sont faites les porte-voix de la cause des femmes. En réponse au scandale Harvey Weinstein, producteur accusé de viols et de harcèlement sexuel, les actrices hollywoodiennes ont créé un fonds réunissant plus de 13 millions de dollars pour aider toutes les femmes victimes de violences sexuelles. « Time’s up! » ont-elles répété, convaincues qu’une ère venait de se terminer. Et qu’une nouvelle s’ouvrait enfin.

Un tiers des Africaines victimes de violences ou harcèlement

En quelques semaines, le hashtag #metoo, qui incite les femmes à témoigner des abus dont elles sont victimes, s’est répandu sur la planète, mettant en lumière une vérité trop longtemps niée : la prédation sexuelle masculine est un phénomène universel. Que l’on vive à Hollywood ou sur les rives de la Méditerranée.

La Suède, considérée comme l’un des pays les plus égalitaires, est aussi celui où la vague #metoo s’est abattue avec le plus de violence. Le « modèle suédois » a ainsi volé en éclats. Acteurs, figures du monde intellectuel ou anonymes ont été dénoncés par leurs victimes, et le pays a dû affronter des démons qu’on croyait enterrés.

Mais #metoo est-il vraiment le phénomène mondial que nous décrit la presse ? Sur le continent africain, les dénonciations ou les témoignages publics restent rares. Est-ce à dire que les hommes du continent n’ont rien à se reprocher ? Et qu’il n’y a pas de Weinstein au sud de la Méditerranée ?

Selon un rapport de la Banque mondiale datant de 2016, un tiers des Africaines ont été ou sont victimes de violences ou de harcèlement. Une Africaine sur deux affirme accepter la violence conjugale comme une fatalité.

« Le harcèlement est si ancré dans la société que c’est presque un droit pour les hommes au Nigeria. Il est presque impossible – en fait inimaginable – pour une femme de porter plainte », a résumé l’entrepreneuse Faustina Anyanwu sur Twitter.

Libération de la parole

Au Maroc, la journaliste Fedwa Misk faisait remarquer avec humour : « Dire #metoo quand on est une femme au Maroc, c’est comme dire que l’eau ça mouille. »

Mais, entre la souffrance et son expression publique, il y a un pas que la plupart des femmes ne parviennent pas à franchir. Pour l’artiste sénégalaise Daba Makourejah, « c’est ce tabou sur tout ce qui concerne la sexualité » qui rend difficile une mobilisation massive, même par le truchement des réseaux sociaux. La pression sociale, la peur du regard de l’autre, la difficulté pour les femmes à s’affirmer comme victimes sans être décrédibilisées ou salies entravent la libération de la parole. Et freinent donc l’amplification du mouvement.

Si le monde arabophone s’est rangé derrière son propre mot d’ordre, #anaKaman, cela n’a pas permis pour autant de lancer un véritable débat public ou de dénoncer des agresseurs. Le mouvement est resté circonscrit aux classes moyennes et supérieures, et le phénomène n’a pas fait la une de la presse. En Égypte, où près de 90 % des femmes affirment avoir déjà été harcelées et dont la capitale, Le Caire, est classée ville la plus dangereuse du monde pour les femmes par la Fondation Thomson Reuters, le feu #metoo n’a pas pris.

Ce qui a fait rêver dans l’image des Golden Globes, c’est l’émergence concrète d’une notion qui fait ricaner beaucoup de mâles alpha : la sororité. Cette réponse collective des femmes venait battre en brèche ce bon vieux mythe de l’impossible amitié féminine, tant il est vrai que les femmes sont « jalouses, pestes », et que sais-je encore… Mais cette mise en scène a aussi nourri le sarcasme de certains. Les grandes stars de Hollywood peuvent-elles prétendre parler pour toutes les femmes ? Le féminisme qu’elles défendent est-il une notion purement occidentale ? Pourquoi les femmes africaines iraient-elles s’identifier à ces stars blanches, riches et puissantes ?

Les Africaines pourraient entonner Time’s up plus vite qu’on ne le croit

La question du relativisme a toujours flotté au-dessus du combat féministe pour mieux le ralentir. Dans son texte We Should All Be Feminists, l’écrivaine américano-­nigériane Chimamanda Ngozi Adichie raconte que, lors d’une conférence à Lagos, un homme lui a vertement rétorqué que le féminisme était une notion de Blanches, étrangère à une supposée « culture africaine ». Selon la romancière, le féminisme est perçu sur le continent comme une affaire de « femmes malheureuses ». « En Afrique, les femmes sont les égales de l’homme… à l’aune et dans le respect des traditions », explique-t‑elle.

Système vicieux

Évidemment, cette survalorisation du culturel s’est toujours faite au bénéfice du pouvoir des hommes. Comme l’a remarquablement montré Françoise Héritier, les femmes doivent non seulement respecter les traditions mais aussi, par un système vicieux, elles sont amenées à en être les gardiennes ou les porte-étendard. L’anthropologue ajoutait que l’une des plus grandes forces du patriarcat avait été d’isoler les femmes les unes des autres et de rendre difficile l’émergence d’une réponse collective de leur part.

Dire que le combat pour l’égalité des femmes et des hommes est un combat universel, qui transcende les religions, les cultures ou les traditions, c’est rendre possible cette réponse collective. C’est reconnaître aux femmes des droits inaliénables, leur rendre leur statut de citoyennes à part entière. À Hollywood comme à Lagos, à Stockholm comme à Kinshasa, les femmes doivent pouvoir revendiquer leur droit à la sécurité, à l’égal accès au soin, à l’éducation, à la dignité.

Le temps d’un féminisme universel n’est pas encore advenu. Pour l’heure, les Weinstein africains peuvent dormir tranquille. Mais qu’ils prennent garde. Les femmes africaines pourraient bien entonner le chant du « Time’s up » plus vite qu’on ne le croit.

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