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Cet article est issu du dossier «Franc-maçonnerie : les femmes aussi»

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Société

Les franc-maçonnes sortent de l’ombre

Symboles franc-maçons. © Pixabay, Creative Commons

La mise en orbite de la Grande Loge féminine du Cameroun en témoigne : de plus en plus d’Africaines rejoignent les rangs de cet ordre initiatique. Suscitant, comme leurs frères, nombre de fantasmes.

Douala, fin 2017, Hôtel Akwa Palace. De bruyants éclats de rire répondent aux plaisanteries plus ou moins drôles. Les accolades sont ponctuées de compliments sur les tenues des unes et des autres. Cheveux bleu roi coupés court, longue jupe noire en satin duchesse, une femme politique connue comme le loup blanc semble recueillir tous les suffrages d’une assistance fournie – pas moins de 130 participants de 40 délégations venues de tous les continents. Nous sommes à une conférence publique sur la franc-maçonnerie féminine, organisée deux jours avant l’installation de la Grande Loge féminine du Cameroun (GLFC).

Pour les deux oratrices, Marie-Thérèse Besson et Flore Édith Mongue Din, respectivement présidentes de la Grande Loge féminine de France (GLFF) et de la GLFC, il s’agit d’expliquer en quoi « la franc-maçonnerie est un chemin de vie » qui « offre un espace sans enjeu de pouvoir et de suprématie aux femmes soucieuses d’être force de proposition »…

Une institution qui suscite la méfiance

Le propos est abscons, mais le défi, lui, est clair : recruter de nouveaux membres, des profanes, pour une institution que l’opinion publique associe sans discernement à la sorcellerie, l’inceste ou l’homosexualité. Un ordre initiatique que l’on dit aussi pour une large part inféodé aux politiques en place, peu préoccupé de progrès social et de redistribution des richesses. Mais les femmes, moins souvent mises au banc des accusés que les hommes, veulent donner des raisons d’y croire.

Les franc-maçonnes africaines se voient davantage en lanceuses d’alerte du quotidien.

Alors pas un mot des divergences de vues qui ont précédé la mise en orbite de la GLFC. Les unes militaient pour une obédience nationale, chaque pays ayant à leur sens des préoccupations spécifiques. Les autres, panafricanistes, auraient préféré une obédience sous-régionale, la Grande Loge féminine d’Afrique centrale, regroupant des fédérations nationales.

Les premières ont eu gain de cause, quelques déçues ont quitté le navire. Les deux présidentes rappellent que l’obédience camerounaise ainsi créée devient partie prenante de ce qui se passe dans le pays. « Elle affirmera davantage ses positions dans des débats publics, précise Flore Édith Mongue Din, pharmacienne de son état, mais pas question de constituer un lobby franc-maçon pour influencer quelque décision que ce soit. » Les franc-maçonnes africaines se voient davantage en lanceuses d’alerte du quotidien.

Sortir de l’ombre

Dans l’assistance, on s’interroge : pourquoi ne dévoile-t-on pas son appartenance à la franc-maçonnerie ? On peut, répond la grande maîtresse, à condition que le contexte s’y prête. Sortir de l’ombre reste une décision personnelle qui dépend aussi de la culture du pays. Or le contexte ne s’y prête pas toujours. Âgée de 55 ans, Annick, la dame aux cheveux bleu roi, a bien pensé faire son « coming out ». « Pour qu’on cesse de croire que nous nous livrons à des activités ou à des pratiques que la morale réprouve. » Mais elle s’est ravisée.

Les miens pensent que les maçons boivent du sang, dorment dans des cercueils et organisent des parties fines

Résultat, peu d’Africaines sont capables d’assumer leur vie au sein de la confrérie. Annick est entrée en franc-maçonnerie il y a vingt-cinq ans, après une conférence publique, à une période où, cadre supérieure d’entreprise, elle entamait une carrière politique. « On nous rappelle que cela passe par un travail sur soi. Cela implique de mieux se connaître, d’adopter une démarche personnelle de quête de sens, en dehors de tout dogme politique ou religieux », explique-t‑elle.

C’est par le truchement de son mari que Mireille, une avocate béninoise de 44 ans, a découvert la maçonnerie. Il avait été initié avant elle. Elle a côtoyé ses frères et s’est laissé prendre au jeu, rejoignant le Phare des amazones. Mais cette mère de deux enfants ne se sent pas prête à le faire savoir à son entourage. « Les miens ont une manière si péjorative d’aborder le sujet que toute discussion est stérile. Ils pensent que les maçons boivent du sang, dorment dans des cercueils et organisent des parties fines. »

Mystification intellectuelle

Ancien ministre des Finances sous Omar Bongo Ondimba, Charles Mba est l’un des rares Africains à avouer ouvertement son appartenance à la franc-maçonnerie. Pour ce Gabonais, l’histoire de cet ordre initiatique est tellement récente en Afrique qu’il est difficile de trouver des personnes à un niveau de responsabilité suffisant leur permettant d’en parler librement. Chez les hommes comme chez les femmes.

Et, à ses yeux, démystifier la franc-maçonnerie auprès des populations du continent relève de l’impossible, d’autant que l’inculture des intellectuels à ce propos est abyssale. « D’une manière générale, la maçonnerie africaine souffre d’un climat de mystification intellectuelle, insiste-t-il. D’un côté les maçons veulent duper les profanes, de l’autre, les profanes se laissent berner parce que ça les arrange. »

Le culte du secret des maçons pousse la société à les accabler, ajoute-t-il. « Pourquoi s’exposer alors qu’on sait que l’on ne sera pas compris ? rétorque de son côté Déborah, femme politique au Cameroun. Il y a des combats plus importants que celui pour cette acceptation. Le pays est religieux, et nul n’ignore la position de ses trois principales religions sur le sujet. »

C’est à Ginette Éboué, fille de Félix Éboué et véritable initiatrice de la franc-maçonnerie africaine, qu’elle doit d’avoir franchi le pas, contribuant à la création de la première loge camerounaise, le Fako Triangle de lumière. Aujourd’hui, elle se présente comme « une femme debout », avec des objectifs précis. Cette pionnière déplore en revanche que son pays ait échoué à créer des leviers de transmission. Toutes les « historiques » sont parties. Et les jeunes ne sont pas en position de recevoir, alors que son rêve serait de pouvoir leur transmettre ses connaissances.

Gabon superpolitisé

Elle cite en exemple le Congo, où la franc-maçonnerie a plutôt le vent en poupe et a su convaincre des personnalités telles que Claudine Munari ou Jocelyne Lissouba, mais surtout le Gabon, dont les loges féminines totalisent 160 sœurs (contre 100 au Cameroun), preuve que la maçonnerie s’y renouvelle et s’adapte au contexte moderne.

Mais ce chiffre s’explique aussi par la superpolitisation du pays. « Plutôt que de parler de promotion canapé, on pourrait même parler de promotion maçonnique », s’amuse Charles Mba. De l’aveu de plusieurs d’entre elles, les Gabonaises qui entrent en franc-maçonnerie sont plutôt des femmes ambitieuses, en quête de postes à responsabilités, qui ne cultivent pas nécessairement la valeur travail.

Leur pays n’en reste pas moins l’un des rares où les femmes parviennent au plus haut niveau de la hiérarchie maçonnique. Au moins une Gabonaise occupe le 32e grade (sur 33) de l’ordre, qui plus est dans une loge mixte. Parmi les « historiques » connues figurent Paulette Missambo, proche de Jean Ping, la ministre Denise Mekam’ne et Henriette Ndiaye.

Le « manque d’enthousiasme » des Ivoiriennes

Dans le pays d’Alassane Ouattara, femmes politiques, chefs d’entreprise et mères au foyer sont sœurs de lumière au sein du Droit humain Côte d’Ivoire (une émanation du Grand Orient), lequel fait partie d’une fédération de sept pays africains. Emmanuelle, une avocate de 36 ans, assure que les femmes y sont plus nombreuses que les hommes, sans pouvoir communiquer de chiffres.

Quant au Grand Orient d’Abidjan, il accueille la gent féminine en son sein depuis quatre ans. Bien qu’elle soit non mixte, la Grande Loge de Côte d’Ivoire (GLCI) semble elle compenser en conviant régulièrement à dîner les épouses de ses membres.

En Côte d’Ivoire comme au Cameroun, on reproche aussi souvent à la franc-maçonnerie féminine son côté élitiste et les connivences qu’elle entretient

Ex-grand maître de la GLCI, le regretté Clotaire Magloire Coffie organisait de mémorables rencontres entre les familles dans un restaurant situé sur la route de Grand-Bassam, près d’Abidjan. La Grande Loge féminine de France dit vouloir bientôt rouvrir une loge dans le pays. Mais elle devra composer avec un manque d’enthousiasme des Ivoiriennes.

Celui-ci serait lié au souvenir de la répression contre les francs-maçons ordonnée par Houphouët-Boigny au début des années 1960, mais aussi avec le regain de spiritualité observé dans le pays, en particulier chez les musulmanes. « Difficile d’imaginer une musulmane dioula nous rejoindre, affirme ce frère établi à Paris. Et ce n’est pas non plus chez les Akans, fervents catholiques, qu’elles seraient légion. »

Retour à l’école

En Côte d’Ivoire comme au Cameroun, on reproche aussi souvent à la franc-maçonnerie féminine son côté élitiste et les connivences qu’elle entretient. « Pourtant, l’espoir d’étoffer son réseau est un leurre. Ce n’est pas parce qu’un chômeur est franc-maçon qu’on va créer un poste sur mesure pour lui », insiste Flore Edith Mongue Din.

Deux nouvelles obédiences devraient y voir le jour en 2019, au Congo-Brazzaville et au Bénin

En général, les femmes qui cherchent un tremplin ne restent pas. « Elles jettent l’éponge dès l’instant où il faut se mettre au travail », ironise Mireille. Elle entend encore cette danseuse de 35 ans, qui pourtant avait franchi toutes les étapes de la sélection, lui confier qu’« [elle] avait la désagréable sensation d’être retournée à l’école. »

Les adhérentes se réunissent au moins deux fois par mois, et un planning annuel définit le nombre de planches à présenter. La procédure d’admission dure entre six et douze mois. Les candidates passent des séries d’entretiens pour vérifier qu’elles sont vraiment « libres, avec de bonnes mœurs »… Des critères sélectifs qui ne freinent pourtant pas la montée en puissance de la franc-maçonnerie féminine sur le continent. Deux nouvelles obédiences devraient y voir le jour en 2019, au Congo-Brazzaville et au Bénin, une autre terre historique pour les frères et les sœurs en Afrique.


Influence française

Présente au Togo dès 1981, la Grande Loge féminine de France a depuis essaimé sur le continent. Elle compte désormais deux loges au Togo, trois au Cameroun et au Gabon, deux au Bénin, une au Sénégal, au Congo et au Maroc, et compte bien continuer son expansion.


Motus et bouches cousues

Quand nous l’avions rencontrée en décembre dernier, la GLFC s’était dite ravie de participer à une entreprise de démystification de la franc-maçonnerie sur le continent à travers notre hebdomadaire. Puis elle a changé de discours, essayant d’empêcher la publication de notre reportage. Son argument ? Trop jeune, la GLFC n’avait pas de bilan à nous présenter. Nous n’en avions pas demandé. Résultat, les personnes que nous avons interrogées ont toutes fini par demander l’anonymat.

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