Politique

Comment réagir face à Trump ?

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président américain Donald Trump embarque à bord de l'hélicoptère Marine One, le 12 janvier 2018.

Le président américain Donald Trump embarque à bord de l'hélicoptère Marine One, le 12 janvier 2018. © Carolyn Kaster/AP/SIPA

Celles et ceux d’entre vous que je risque de choquer voudront bien m’en excuser. Mais je voudrais revenir sur les propos racistes proférés par Donald Trump il y a plus de huit jours à l’encontre de Haïti et des pays africains, qu’il a qualifiés de « pays trous à merde » (shithole countries).

Ces propos ont suscité des réactions indignées dans le monde entier, plus particulièrement dans les pays qu’il a ainsi insultés. Et l’on a vu des chefs d’État africains marquer leurs limites en faisant « convoquer » l’ambassadeur des États-Unis pour le « sermonner » et le prier de communiquer leur déplaisir. De son côté, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui est haïtienne, a clamé son indignation

Ayant senti qu’il était allé trop loin, Donald Trump a reconnu qu’il avait été brutal, tout en assurant n’avoir pas utilisé les mots que plusieurs témoins ont entendus et rapportés.

Mais, aussi choquants qu’ils soient, de tels propos dans la bouche d’un Donald Trump méritaient-ils le tollé qu’ils ont provoqué ? Valaient-ils que je les commente près de huit jours après que leur auteur, qui se trouve être président des États-Unis, les eut prononcés devant témoins ? À vous de juger si ce que j’ai à en dire valait d’être dit.

Élevé dans un milieu blanc et raciste

Le Premier ministre norvégien Erna Solberg prend la parole lors d'une conférence de presse avec le président Donald Trump à la Maison Blanche à Washington, mercredi 10 janvier 2018

Le Premier ministre norvégien Erna Solberg prend la parole lors d'une conférence de presse avec le président Donald Trump à la Maison Blanche à Washington, mercredi 10 janvier 2018 © Carolyn Kaster/AP/SIPA

Quand et dans quelles circonstances Donald Trump s’est-il laissé aller à dire ce que personne d’autre avant lui, fût-il nazi, fasciste, apôtre de l’apartheid ou simplement d’extrême droite, n’a jamais osé dire publiquement ?

Jeudi 11 janvier, l’actuel président des États-Unis, qui se dit d’origine suédoise alors que ses grands-parents étaient allemands, reçoit à la Maison-­Blanche Mme Erna Solberg, Première ministre de Norvège. Il trouve en elle une personne civilisée, plus cultivée que lui, et sait que les citoyens norvégiens ont un revenu 20 % plus élevé que celui des Américains. La Norvège est un allié des États-Unis, membre de l’Otan, tandis que Haïti était une colonie américaine jusqu’en 1934.

Élevé dans un milieu blanc et raciste, Trump se dit : « J’aimerais bien que les États-Unis reçoivent des migrants de cette merveilleuse Norvège au lieu de ces “pays trous à merde” – shithole countries – que sont Haïti et les pays africains (sous-entendu : noirs). »

Content de lui, il répète ensuite plusieurs fois cette phrase à haute voix devant des membres du Congrès qu’il reçoit juste après Mme Solberg et avec lesquels il parle des migrants haïtiens.

 

Que peut faire à Trump que des gens qu’il méprise ou ignore déclarent qu’ils ne l’aiment pas ?

Certains d’entre eux sont outrés d’entendre de tels propos dans la bouche du président des États-Unis et les font circuler. De différentes manières et sur divers tons, les condamnations – sincères ou de circonstance – se mettent alors à pleuvoir sur l’auteur de ces déclarations sans précédent dans la bouche d’un leader politique.

Aucune sanction réelle

Des dirigeants et des ressortissants des pays visés se sont donc tout naturellement insurgés contre de tels propos et contre leur auteur. Mais aucun d’entre eux n’a osé prendre la moindre mesure qui s’apparenterait à une sanction. Nul n’a rappelé son ambassadeur, rompu les relations ou menacé de le faire. Aucune instance n’a cru devoir voter la moindre sanction, et les dirigeants européens ou asiatiques se sont contentés de hausser les épaules…

Que peut faire à Trump que des gens qu’il méprise ou ignore déclarent qu’ils ne l’aiment pas ? Ne jouit-il pas plutôt de voir ses déclarations provoquer une telle agitation ?


>>> A LIRE – Sommet de l’UA : Moussa Faki Mahamat dénonce « la haine et le mépris pour l’Afrique » de Trump

 


Le plus influent des quotidiens américains, le New York Times, a consacré à l’affaire deux éditoriaux successifs et a conclu : « Donald Trump n’est pas mentalement digne d’être le président des États-Unis ; il est raciste, impulsif, désordonné, puéril et primaire. »

L’hebdomadaire The Economist a évoqué une forme de démence appelée par les psychiatres « désordre narcissique », dont Trump a manifestement les principaux symptômes : hypertrophie de l’ego (« je suis génial », « je suis le seul à pouvoir régler telle question »), fantasme selon lequel on est voué à des succès illimités et digne de l’admiration de tous, et l’idée folle, c’est le cas de le dire, que le monde entier se doit de vous honorer et d’aller au-devant de vos désirs.

Mon opinion est la suivante.

1) Que les Africains du continent et la diaspora africaine ne se trompent pas : Trump n’a pu s’empêcher de dire tout haut ce que beaucoup de ses pairs pensent et se gardent de dire. Il ne veut même pas se retenir d’aller plus loin que les autres, d’oser ce qu’ils n’osent pas.

Il s’adresse d’abord à ses électeurs, qu’il sait plus racistes encore que lui, et flatte leurs préjugés pour conserver leur fidélité.

2) Les pays d’immigration, en général blancs – Israël, Canada, Australie –, préfèrent tous accueillir des Blancs, chrétiens ou juifs, que des Noirs, des basanés ou des musulmans.

Leurs lois et règlements disposent noir sur blanc qu’ils sélectionnent les plus jeunes, les mieux formés ; dans la pratique, un Libanais ou un Syrien chrétien prime un musulman, fût-il mieux formé.

3) Trump adore provoquer, et on flatte sa vanité, on le comble en réagissant à ses provocations.

Trois ans à patienter

Si on ne peut – ou n’ose pas – le combattre, il convient de l’ignorer, de ne pas répondre à ses outrances.

Les chefs d’État (ou d’exécutif) du monde entier, y compris le vôtre, se divisent en deux catégories principales. Ceux qui se coulent dans la fonction dès qu’ils y sont élus, en acceptent les contraintes et la discipline, deviennent ou se révèlent des chefs d’État dignes de ce nom.

Et ceux qui, comme Nicolas Sarkozy et François Hollande en France, gardent cinq années durant tous leurs défauts, les imposant ainsi à la fonction qu’ils occupent, à leurs concitoyens et au reste du monde. Trump est visiblement de la seconde catégorie. Ses défauts et ses intempérances de langage font partie de son personnage.

Nicolas Sarkozy et François Hollande ont été dans l’incapacité de se faire réélire. Essayons de mieux réagir à ce que fait ou dit Trump, et attendons patiemment la fin de son mandat, dans trois ans. Avec l’espoir de le voir, en 2020, écarté d’un pouvoir qui aggrave sa folie.

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