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Politique

Grand Format Bénin : Patrice Talon à l’heure du grand tournant

Le chef de l’État et Christine Lagarde, directrice générale du FMI, à Cotonou, le 11 décembre 2017 © PR Bénin

Deux ans après l’élection de Patrice Talon, 2018 sera marquée par le lancement de chantiers d’envergure, très attendus. Le temps de la fameuse « rupture » annoncée lors de la campagne présidentielle ?

La nuit est déjà tombée sur Cotonou. Un ministre proche du chef de l’État arrive au pas de course. Il s’excuse pour le retard, son programme a été bouleversé par un décès qui l’a obligé à se rendre dans l’intérieur du pays. Il lui faut poursuivre ses audiences tard dans la soirée. Puis, à l’aube, reprendre la route vers le département des Collines, où il doit participer à une opération de sensibilisation au recensement lancé par les autorités.

En cette fin d’année 2017, Patrice Talon – bien qu’absent du pays – met son gouvernement à rude épreuve. « Depuis sa double opération chirurgicale en juin, le président est encore plus exigeant. Il n’a plus peur de rien et semble encore plus déterminé », raconte l’un de ses collaborateurs.

Élu en avril 2016, il s’était donné cinq ans pour être porté en triomphe par les Béninois. Si le contexte n’est plus le même – après avoir annoncé qu’il ne ferait qu’un mandat, il maintient désormais le suspense –, l’heure tourne et le temps presse.

[Patrice Talon] est conscient que ceux qui ont voté pour lui sont aujourd’hui déçus

D’autant plus que les Béninois s’impatientent. Aux champs comme sur les marchés, les critiques concernant la gestion de Talon s’intensifient. Annoncée comme étant celle de la « rupture », l’élection de l’ancien homme d’affaires a certes bouleversé l’ordre établi et chamboulé l’échiquier politique.


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En revanche, près de deux ans plus tard, aucun des grands projets prévus ne s’est encore concrétisé. Talon sait que le mécontentement s’accroît. Il est conscient que ceux qui ont voté pour lui sont aujourd’hui déçus. Pourtant, il se veut particulièrement confiant, assurant que, dans deux ans, tout le monde aura changé d’avis.

Une stratégie saluée par le FMI

« Nous avons réalisé de longues études d’impact et il nous fallait rassembler les financements suffisants avant d’engager les projets. C’est désormais le cas. L’année 2018 sera celle des grands chantiers », assure un proche de l’exécutif, qui précise que l’asphaltage de 600 km de routes dans les grandes villes doit bientôt débuter. Autres projets, la construction du nouvel aéroport international de Glo-Djigbé et celle de la Cité de l’innovation et du savoir démarreront aussi cette année.


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Le défi est de taille. Avec la chute du cours du naira nigérian, c’est tout un pan de l’économie béninoise, jusqu’alors arrimée au puissant voisin, qu’il faut restructurer. Au sein du gouvernement, on met en avant l’effort consenti pour assainir les finances publiques et la mise en place de réformes structurelles censées dynamiser l’économie. Une stratégie saluée par Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, mais perçue différemment au sein d’une population qui se plaint, comme ailleurs sur le continent, que « l’argent ne circule plus ».

« Sous les présidents précédents, les fonds publics étaient accaparés au profit d’une élite. Le chef d’État Mathieu Kérékou pouvait acheter des voitures à ses collaborateurs, et son homologue Thomas Boni Yayi remettait facilement 10 millions de F CFA [plus de 15 000 euros] à chacune de ses audiences. Aujourd’hui, tout cela a été considérablement réduit. Les hommes d’affaires qui avaient l’habitude d’obtenir des marchés publics n’ont plus rien. Certains pensent à s’exiler », explique un homme du sérail.

Le président a de grandes ambitions, mais il ne se rend pas compte qu’à en avoir trop il risque de tout perdre

En bon chef d’entreprise, Talon donne le sentiment d’être au centre de tout. Méticuleux, il va jusqu’à relire les communiqués des Conseils des ministres, qui n’ont tout simplement pas lieu quand le patron n’est pas là. « Le chef de l’État s’implique dans tout, car il veut que les délais soient respectés », explique Aurélien Agbénonci, son ministre des Affaires étrangères.


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« Le président a de grandes ambitions, mais il ne se rend pas compte qu’à en avoir trop il risque de tout perdre. Surtout, sa méthode pose question. Il est trop radical. Dès que quelque chose ne fonctionne pas ou ne lui plaît pas, il contourne l’obstacle. Il n’a aucun sens de l’État. Plusieurs décisions de la Cour constitutionnelle n’ont pas été respectées par le pouvoir », juge un ancien haut fonctionnaire.

Maître du jeu

Les relations avec les syndicats sont tendues, l’exécutif ayant choisi de présenter un projet de loi supprimant le droit de grève des personnels de la santé, de la justice et de la sécurité, qui a été adopté le 28 décembre et a entraîné des mouvements de grève. Talon a également donné le sentiment de sous-estimer son administration, notamment en créant plusieurs agences rattachées à la présidence et chargées de gérer les dossiers importants.

Sa reprise en main du secteur du coton, dont il a accentué la privatisation, est pour le moment un succès. D’après les chiffres de l’International Cotton Advisory Committee (Icac), après une année 2015 catastrophique, où la production de coton fibre (après égrenage) avait reculé de 38 %, celle-ci a connu un rebond spectaculaire de + 67 % en 2016, passant de 104 000 à 174 000 tonnes, issues d’une récolte de 453 000 t de coton graine.


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Un niveau qui n’avait plus été atteint depuis 2005 (171 000 t), et ce alors même qu’étaient supprimées les subventions que l’État versait aux producteurs. Une réussite néanmoins ternie par d’incessants soupçons de conflits d’intérêts. Avant de devenir président, Patrice Talon a en effet fait fortune dans la filière, dont il était le principal acteur.

Aujourd’hui, s’il a officiellement abandonné toute participation dans ses anciennes sociétés, ses proches sont cependant en position de force. « Ces personnes étaient déjà présentes dans le secteur avant l’élection de Talon. Pourquoi ne devraient-elles plus l’être maintenant ? » répond-on à la présidence.

Une sérénité relative

Maître du jeu sur la scène politique, Talon gouverne sans parti, mais s’appuie sur une large majorité à l’Assemblée nationale, regroupée au sein du Bloc de la majorité parlementaire. Celui qui aime rappeler à ses visiteurs du soir qu’il a le pouvoir, l’argent, et qu’il peut donc écraser quiconque le gênera, a pour le moment réussi à écarter ses rivaux politiques. Pour combien de temps ?

Le chef de l’État devrait être tranquille pendant encore au moins un an estime un observateur. Il lui faudra ensuite organiser les législatives de 2019 – qui, selon nos informations, pourraient être couplées avec les municipales, les communales et les locales. Or, au Bénin, les polémiques sont telles pendant les périodes électorales que faire avancer le moindre dossier risque de se révéler impossible à partir de l’année prochaine.


Une proposition de loi limitant le nombre de partis politiques

Jacques TORREGANO pour JA

La proposition de loi portant charte des partis politiques, soumise au début de décembre 2017 à l’examen du Parlement, a notamment pour objet de limiter le nombre de partis existants (environ 150 actuellement) et de s’assurer que ceux « qui survivront » auront une base représentative.


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Les critères de financement devraient ainsi être drastiques. « Ne peuvent bénéficier du financement public que les partis politiques ayant obtenu, lors des élections législatives précédant l’exercice au cours duquel le financement est acquis pour la durée de la législature, un nombre de députés correspondant au minimum à un cinquième de l’Assemblée et provenant au moins d’un tiers du nombre total des circonscriptions », dit le texte.

Autre disposition contraignante : l’obligation pour tout parti de participer aux élections nationales et locales sous peine de perdre son statut juridique.

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