Médias

États-Unis : l’ère Trump, ou l’avènement des fake news

Dirigeants de Facebook, de Twitter et de Google témoignant devant une commission sénatoriale à Washington, le 1er novembre. © Jacquelyn Martin/AP/SIPA

Véhiculés par des puissances étrangères ou par des trolls, petits arrangements avec la vérité et gros mensonges prolifèrent dans les médias et sur internet. Il arrive même que des présidents, comme Donald Trump le dirigeant américains, s’en fassent l’écho…

Lorsque l’on fera le bilan de la présidence Trump, on se souviendra qu’elle aura coïncidé avec l’émergence des fake news, ces informations bidon devenues, sous leur nom anglais, un phénomène mondial. En Birmanie, un militaire vient ainsi d’affirmer sans rire que « les Rohingyas [communauté musulmane persécutée] n’existent pas : c’est une fake news ». Même chose, selon un porte-parole de Mahmoud Abbas, pour le plan secret des Saoudiens visant à établir la paix entre Palestiniens et Israéliens.

Aux États-Unis, ce phénomène dangereux pour la démocratie résulte d’un alignement de planètes jusque-là inconnu. D’abord l’avènement, sous Obama, d’un certain sectarisme politique ; ensuite l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle de 2016 ; enfin l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, qui pratique l’intox comme il respire.

Dans son dernier rapport consacré à la liberté sur internet, publié mi-novembre, Freedom House insiste, à propos des États-Unis, sur l’impact négatif « des contenus partisans ». « Les journalistes qui contestent les positions de Donald Trump sont à l’évidence harcelés sur internet », ajoute l’ONG. Certes, les États-Unis n’en sont pas au stade de la Russie ou de la Chine, qui manipulent les réseaux sociaux et traquent leurs opposants sur le web. Il n’empêche, la tendance est inquiétante, surtout s’agissant d’un pays qui a érigé la liberté de la presse en mythe fondateur.

La présidentielle de 2016 a agi comme un révélateur. Les agences américaines de renseignements se disent aujourd’hui convaincues que la Russie s’est immiscée dans cette élection « pour dénigrer Hillary Clinton » et « saper la confiance des Américains dans leur démocratie ».

La moitié du corps électoral atteint

Selon un dirigeant de Facebook, qui a témoigné devant le Sénat en octobre aux côtés de ses pairs de Google et de Twitter, les comptes associés à l’Internet Research Agency (une « ferme de trolls » sise à Saint-Pétersbourg) ont partagé sur Facebook 80 000 posts entre juin 2015 et août 2017. Au fil des republications, leur contenu a atteint près de 126 millions d’Américains, soit plus de la moitié du corps électoral. À en croire les dirigeants de Twitter, plus de 36 000 comptes automatisés, contrôlés par la Russie, ont publié 1,4 million de tweets relatifs à l’élection, vus 288 millions de fois entre le 1er septembre et le 15 novembre 2016.

64 % des Américains ont eu le sentiment que ces fake news avaient semé une grande confusion dans leur esprit pendant la campagne

Ces trolls créaient des comptes appartenant à de faux Américains. Comme un certain Melvin Redick, habitant de la Pennsylvanie, qui vilipendait Hillary Clinton à longueur de posts. Sur sa photo de profil, on le voyait coiffé d’une casquette de base-ball, posant avec sa fillette. Or Redick n’existe pas. Comme l’a révélé le New York Times, l’homme qui apparaissait sur ces clichés est un commerçant qui vit dans le sud du Brésil…

Tous ces messages accusaient Clinton d’être laxiste face à la menace islamiste ou d’être responsable de la mort des quatre Américains tués lors de l’attaque du consulat des États-Unis à Benghazi (Libye), en 2012. Et ils ont fait mouche. D’après une étude du Pew Research Center publiée en décembre 2016, 64 % des Américains ont eu le sentiment que ces fake news avaient semé une grande confusion dans leur esprit pendant la campagne.

« Hacking Culturel »

Bien au-delà de l’élection, ces manigances russes visaient à aggraver les fractures de la société américaine. « C’est un hacking culturel, explique Jonathan Albright, du Tow Center for Digital Journalism (université Columbia). Ces informations bidon nourrissent l’indignation. Rien de plus facile, puisque les internautes ont souvent ce sentiment en partage. »

Sur YouTube, une vidéo vue près de 1 million de fois affirmait que Michelle Obama disposait de 214 secrétaires particuliers et possédait quatre yachts

Les trolls russes ont ainsi diffusé une vidéo soutenant que l’État du Michigan autorisait les musulmans à recevoir des prestations sociales pour quatre femmes. D’autres pages montraient le visage défait d’un vétéran américain se retrouvant SDF alors que dans le même temps, disait la légende de la photo, les démocrates veulent accueillir 620 000 réfugiés aux États-Unis. Sur YouTube, une vidéo vue près de 1 million de fois affirmait que Michelle Obama disposait de 214 secrétaires particuliers et possédait quatre yachts, acquis aux frais du contribuable…

Donald Troll

Ce brouillage délibéré de la vérité ne serait peut-être pas si grave si Trump n’était lui-même un falsificateur patenté. N’a-t-il pas lancé sa carrière politique grâce à une « info » aussi fausse que honteuse, selon laquelle Barack Obama ne serait pas né aux États-Unis et n’aurait donc pas dû avoir le droit de briguer la présidence ?

Durant sa campagne, « The Donald » a continué de plus belle. Lors d’un meeting en Pennsylvanie, il a repris une information du site russe Sputnik dénonçant la responsabilité de Clinton dans l’affaire de Benghazi. Et n’a pas non plus hésité à accuser le père de Ted Cruz, l’un de ses opposants, d’être un proche de l’assassin de John Kennedy.

« Faits alternatifs » et fact-checkers

Mais le combat du président contre la vérité et les médias qui la défendent a pris une autre dimension depuis son élection. À peine avait-il prêté serment qu’il s’est engagé dans une bataille de chiffres avec la presse. Sean Spicer, son porte-parole de l’époque, avait indiqué qu’on n’avait jamais vu foule plus nombreuse à une cérémonie d’investiture. Faux, bien sûr. Puis Trump a affirmé qu’il avait perdu le vote populaire en raison de fraudes massives. Faux, là encore.

En guerre ouverte contre CNN, MSNBC et le New York Times, Trump avait interdit à leurs journalistes d’assister à un point presse à la Maison-Blanche.

Sous sa présidence, le pays est entré dans l’ère des « faits alternatifs », comme les qualifie Kellyanne Conway, l’une de ses conseillères, dans une expression qui semble tout droit sortie de 1984, de George Orwell. La liste des gros mensonges ou des petits arrangements avec la vérité de Trump est interminable. Au point qu’une véritable armée de fact-checkers s’est mobilisée pour les démonter.

Outre Sputnik, les sources d’information de Donald Trump sont des plus douteuses. Fin novembre, il a retweeté des vidéos mises en ligne par une organisation britannique d’extrême droite, montrant des violences supposément commises par des musulmans. En guerre ouverte contre CNN, MSNBC et le New York Times, le président avait interdit, en février, à leurs journalistes d’assister à un point presse à la Maison-Blanche.

Fox News, Breitbart, Infowars & cie..

Il est en revanche fan de la chaîne conservatrice Fox News, qui le défend contre vents et marées. On connaît aussi l’influence qu’exercent sur Trump le site Breitbart News et son patron, Steve Bannon, qui fut son conseiller à la Maison-Blanche et qui entretient lui aussi un bien singulier rapport à la vérité.

Plus grave, des sites conspirationnistes jadis confidentiels ont aujourd’hui pignon sur rue. Comme Infowars, d’Alex Jones, qui a osé affirmer que la tuerie de Newton, au cours de laquelle vingt enfants avaient trouvé la mort en 2012, était un canular. Ou que c’est « l’État profond » qui a provoqué les affrontements entre suprémacistes blancs et militants d’extrême gauche, en août dernier à Charlottesville.

Jones s’est en revanche excusé d’avoir monté en épingle le « complot du Pizzagate », selon lequel Hillary Clinton dirigeait une organisation pédophile depuis une pizzeria de Washington. Une sinistre farce aux conséquences dramatiques, puisqu’un homme ouvrit ensuite le feu dans cette pizzeria, croyant faire œuvre de justicier…

Au moins 800 journalistes ont reçu des tweets antisémites entre août 2015 et juillet 2016

Trump n’a certes pas le monopole de l’intox. La gauche et les libéraux ont par exemple fait courir le bruit que la police avait brûlé, à Standing Rock (Dakota), un camp d’opposants à la construction d’un pipeline. Faux, une fois encore.

Autre caractéristique de l’ère des fake news : la multiplication, sur internet, des menaces ciblant des journalistes, juifs de préférence. Selon un rapport de l’Anti-­Defamation League, les messages antisémites ont crû de manière significative sur Twitter en 2016. Au moins 800 journalistes ont reçu des tweets antisémites entre août 2015 et juillet 2016.

Lanceurs d’alerte ciblés

Par ailleurs, comme le souligne Freedom House, le gouvernement diligente de plus en plus souvent des poursuites contre des journalistes et des lanceurs d’alerte. L’administration Obama avait ainsi attaqué en justice James Risen, du New York Times, afin de le forcer à révéler les sources de son livre, publié en 2006, qui révélait un plan secret de la CIA visant à saboter le programme nucléaire iranien.

Risen ne fut finalement pas inquiété, mais cette affaire s’ajoute à huit autres dossiers impliquant des lanceurs d’alerte ou des journalistes poursuivis durant les huit années où Barack Obama était au pouvoir, contre trois affaires pour toutes les administrations qui l’ont précédé. Trump marche résolument sur ses pas. Avant de le limoger sans ménagement, le président avait en effet demandé à James Comey, alors directeur du FBI, de jeter en prison tous les lanceurs d’alerte…

 

 

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