Politique

Aujourd’hui, rien

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Des journaux en vente au Nigeria. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le 18 avril 1930, il se passa quelque chose de remarquable à Londres. Le bulletin d’information de la BBC se composa exactement de ces trois mots : « Today, no news. » Étonnant, non ?

« Aujourd’hui, aucune nouvelle », en d’autres termes « rien ne s’est passé dans le vaste monde », c’est ce qu’énonça le présentateur radio de sa belle voix de baryton. (Du moins peut-on imaginer qu’il avait un bel organe car, je vous le demande, pourquoi la BBC embaucherait-elle un aboyeur qui aurait une voix de crécelle ou de grenouille contrariée ?)

Donc, no news. Le rédacteur en chef avait reçu des câbles de ses correspondants et de ses reporters, éparpillés entre l’Angleterre et le reste du monde, et aucun d’eux, aucun, n’avait jugé qu’il s’était passé quelque chose d’intéressant ce jour-là.

Heureuse époque ! Hommes de valeur et de grande sagesse, comme on n’en fait plus ! Rien à signaler, chef ! On pense à l’authentique communiqué officiel qui donna son titre au grand roman d’Erich Maria Remarque : « À l’Ouest, rien de nouveau. » Peut-on imaginer aujourd’hui, en 2017, un bulletin d’information qui s’en tiendrait à « No news » ? Bien sûr que non. Il y a trop de choses essentielles qui se passent tout le temps. Par exemple :

1. Comment vont les fesses de Kim Kardashian ?

2. On apprend que Speedy Gonzales sera candidat à la présidentielle mexicaine en 2032.

3. Kevin et Vanessa se sont-ils rabibochés ? (« Kevin » et « Vanessa » étant littéralement n’importe qui puisque depuis l’invention de cette calamité qu’est la téléréalité, on ne cesse de nous parler de gens qui n’ont aucun intérêt, qui ne représentent rien et qui n’ont jamais rien fait d’autre que de montrer leur binette de demeurés à la télé.)

4. Un match de foot vient de s’achever, par exemple Toulouse-Lautrec 3-0, Toulouse trop fort pour le petit Lautrec, et il est urgent d’annoncer urbi et orbi la nouvelle.

5. Balourd Trump vient de twitter, comme d’autres font sous eux, il le fait de façon compulsive et il faut, bien entendu, répercuter. Répercutons !

6. Le président du Gondwana a envoyé un message au roi du Bas-Honduras concernant la situation. (On ne sait jamais ce qu’il y a dans ces missives. Alors, à quoi bon nous en parler ? Il ne contient peut-être que deux lignes, genre : « J’ai rien à te dire, vieille canaille. »)

7. La production mondiale de scoubidous a légèrement fléchi.

8. Que pense le buraliste du coin de la mort de Johnny d’Ormesson ? (Ah, ces agaçants « radiotrottoirs »… « Madame Michu, vous pensez quoi du conflit israélo-palestinien ? En deux mots ? »)

Soyons clair : je suis aussi accro aux news que toi, lecteur, mon semblable, mon frère, mais devant le déluge qui nous engloutit chaque jour avec notre veule consentement, et pour garder quand même une certaine distance par rapport aux événements, pour mieux apprécier la relativité des choses, il nous faudrait de temps en temps nous souvenir qu’il y eut un jour en 1930, un jour miraculeux, où un bulletin d’information osa annoncer ceci : « Today, no news. »

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