Société

Yasmina Khadra : « Les peuples du Maghreb sont une même nation »

Yasmina Khadra, à Paris, en septembre 2016. © Vincent Fournier/JA

Secrets de famille, affaires de cœur et de destinées contrariées, belles rédemptions… Dans son dernier roman, l’un des écrivains maghrébins les plus lus dans le monde se livre davantage que de coutume. Entretien.

Nomade, Yasmina Khadra l’est sans doute resté dans l’âme. Lorsqu’il est à Paris, sa terre d’adoption, il semble déjà ailleurs. Avec des envies de nouveaux voyages dans la voix, il évoque Kinshasa, le dernier en date de ses grands périples. Mais aussi Mexico, sa prochaine destination comme conférencier littéraire. Écrivain prolifique, Khadra économise ses mots à l’oral. Comme s’il avait conservé par-devers lui une partie de la timidité qui habitait le « blédard » à son arrivée en France, il y a une décennie de cela.

Son nouveau roman, Ce que le mirage doit à l’oasis, vient d’être publié par Flammarion. L’auteur s’y livre plus que de coutume. Il dévoile des secrets de famille, des affaires de cœur et de destinées contrariées qui ont donné lieu à de profondes blessures et à de belles rédemptions. De celles qui ont ensuite été sublimées par la création littéraire. Khadra se livre par « petites touches ». Amour sans limites du désert et des livres : « Lorsque les caporaux m’intimaient l’ordre de fermer mon livre, et avec lui la fenêtre ouverte sur mes nirvanas, je voyais derrière leur dos les écrivains me faire non de la tête en m’invitant à les suivre dans leurs paradis. »

Jeune Afrique : Dans Ce que le mirage doit à l’oasis, vous vous livrez à un exercice littéraire très différent de ce que vous avez fait précédemment. Qu’est-ce qui vous a mené sur cette nouvelle voie ?

Yasmina Khadra  : Je ne me pose pas de question quand j’écris. J’ai une histoire à raconter, et c’est l’histoire qui m’impose le genre littéraire qui lui convient. La littérature est plurielle, ce qui la rend ouverte à tous les modes d’expression. Ce que le mirage doit à l’oasis n’est pas un roman. Cela ne l’empêche pas d’être proposé comme tel. Il y a des personnes aux allures de personnages, des anecdotes qui font figure de nouvelles, et des récits qui ressemblent à de la fiction. Je m’y suis dilué avec délectation.

Le rapport que j’ai au désert est quasi mystique

Plus on avance dans la lecture, plus le texte devient personnel. Plus vous vous livrez. Avez-vous eu l’intention d’aller crescendo dans la révélation de l’intime ? Dans quel but ?

L’intime, peut-être. La convocation de mes souvenirs, sans aucun doute. Le rapport que j’ai au désert est quasi mystique. Je m’aventure dans un monde intérieur, m’y noie pour renaître, expurgé des toxines qui polluent mon être. Au sortir de ce livre, je me suis senti beaucoup mieux. J’ai eu l’impression de rentrer d’une expédition intemporelle, le cœur léger, la tête pleine d’étoiles.

Vous ne cachez pas que vous avez été blessé par la défiance d’une partie des élites parisiennes à votre égard à partir du moment où l’armée algérienne, dont vous étiez membre, a été accusée d’avoir orchestré des massacres commis par les islamistes. Comment expliquez-vous que cette thèse ait eu autant d’écho en France ?

Seulement blessé ? Plutôt lynché, puis ressuscité pour être de nouveau martyrisé. Cela dure depuis vingt ans. Dans les années 1990, le monde découvrait l’horreur de l’intégrisme armé. Mais l’Algérie suscitait, à l’époque, plus de curiosité que de préoccupation. On pensait le mal endémique, qu’il ne risquait pas de déborder les frontières de notre pays et qu’on pouvait fantasmer à son aise dessus. Je disais aux journalistes occidentaux : « Ça va vous arriver. »

Ils ne me prenaient pas au sérieux. Que voit-on aujourd’hui ? La pandémie a contaminé la planète entière. J’ai payé pour avoir dit la vérité. Je paie encore parce qu’on ne sait plus s’excuser. C’est la vie. L’honnêteté se paie très cher de nos jours, mais elle a, parfois, l’excuse de finir par payer. En ce qui me concerne, le chemin de croix me semble encore long. J’ignore si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout. Cependant, j’avance.

La lucidité perd ses repères dès que la désinformation se joint à la méconnaissance pour imposer les débats biaisés comme unique expertise

Depuis que la France est elle-même touchée par les attentats, avez-vous le sentiment que le regard des Français a évolué sur l’islamisme radical ?

Un peu comme la rumeur qui supplante toute vérité, la stigmatisation et la peur chimérique chahutent la raison. La lucidité perd ses repères dès que la désinformation se joint à la méconnaissance pour imposer les débats biaisés comme unique expertise. Le monde subit un naufrage culturel et intellectuel terrible. Les pavés que l’on jette à la mare ne sont que d’énormes dés pipés, mais qui s’amuserait à plonger derrière pour les ramener à la surface et dévoiler ainsi la supercherie ? Seuls les fabulateurs ont voix au chapitre. Les consciences, de nos jours, ne font plus partie de l’histoire.

À vous lire, on a l’impression que vous vivez une relation très complexe avec la France et Paris. Peut-on parler d’amour déçu ?

Avec la France ? Qui suis-je pour me mesurer à la France ? Je suis très bien dans ce pays, où je compte des milliers de soutiens. La France m’a honoré à plusieurs reprises. Elle m’a octroyé la Légion d’honneur, m’a fait officier des Arts et des Lettres, son Académie m’a consacré deux fois, ses libraires m’ont attribué leur plus important prix, j’ai présidé plusieurs de ses Salons du livre, et la liste de ses bienveillances est longue. Je ne ramènerai jamais une poignée de personnes à tout un peuple. Ma gratitude s’en émietterait aussitôt comme une relique pourrie.

L’armée me tenait pour un paria à cause de ma vocation d’écrivain, certains cercles littéraires me stigmatisent à cause de mon passé de soldat

Avez-vous le sentiment que les milieux littéraires parisiens vous font toujours payer le fait que vous soyez un ancien militaire algérien ?

Les milieux littéraires sont vastes. La grande majorité des journalistes et des écrivains a pour moi le plus grand respect. J’ai toujours été bien accueilli sur les plateaux des médias. Là encore, je m’interdis de mettre tout le monde dans le même sac. Il y a certes un petit noyau dur qui me condamne sans m’avoir jugé, souvent à partir de petits malentendus ou de grossières calomnies, et je n’y peux rien. J’ai pensé, avec le temps, que la vérité allait triompher. Cela fait vingt ans que j’attends.

Lorsque vous étiez dans l’armée algérienne, on vous reprochait à l’inverse d’être un écrivain. Vous révélez dans Ce que le mirage doit à l’oasis que l’on vous a même muté dans le désert pour vous punir d’avoir accepté de participer à une émission littéraire. N’est-ce pas l’un des paradoxes de votre existence ?

C’est toute mon histoire personnelle qui est résumée par ce paradoxe. L’armée me tenait pour un paria à cause de ma vocation d’écrivain, certains cercles littéraires me stigmatisent à cause de mon passé de soldat. J’ai été un bon soldat et je suis un romancier sincère et honnête. Que faire pour écarter les œillères des uns et des autres ? Pas grand-chose. Il y a ceux qui naissent avec une cuillère d’argent dans la bouche et d’autres avec une étiquette vénéneuse sur le front. L’important est de savoir vivre avec l’image que l’on se fait de nous tout en veillant à ce qu’elle ne se substitue pas à notre propre vérité.

On m’a volé mon enfance, mais je l’ai récupérée plus tard, quand mon rêve est devenu réalité

Dans Ce que le mirage doit à l’oasis, vous écrivez : « Si le monde t’étouffe, retranche-toi dans tes livres et fais-en des oasis. » Est-ce une règle de vie que vous appliquez à vous-même ?

C’est plus qu’une règle, c’est un impératif. Le livre a toujours été mon refuge. C’est en lui que j’ai sauvegardé mes rêves.

À 9 ans, vous avez été arraché à votre mère. On a le sentiment que l’on vous a volé votre enfance. Est-ce cette douleur originelle qui a fait de vous un écrivain ?

On m’a volé mon enfance, mais je l’ai récupérée plus tard, quand mon rêve est devenu réalité. Aujourd’hui, à 62 ans, je suis redevenu l’enfant que je n’ai pas été. Je continue de croire dans la bonté malgré mes infortunes, de magnifier la sagesse dans un monde enténébré, d’opposer la raison aux diktats des réseaux et des lobbys, de privilégier l’éveil des consciences au cœur des cruautés raffinées. Je suis l’enfant de mes prières et de mes vœux pieux, et je me sens lavé de tous les affronts que l’on m’a faits. J’ai écrit dans L’Écrivain : « Pour vivre heureux, il faut vivre sans rancune. » Il n’y aura de place dans mon cœur que pour ceux que j’aime et je chéris.

Vous écrivez des lignes émouvantes sur votre relation avec votre mère. Comme sur votre relation avec votre épouse. Il semble qu’elles aient éclairé votre vie et qu’elles soient vos grandes sources d’inspiration. Et que vous écriviez aussi pour elles. Vous révélez d’ailleurs que vous avez composé votre premier roman pour distraire votre femme.

Ma mère s’est éteinte il y a deux semaines. Sa flamme demeure en moi. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle m’a appris ce que ni les écoles ni les académies n’ont réussi à m’enseigner : l’amour. L’amour est ma force et mon pentacle, ma foi et mon talisman, mon triomphe et ma fierté. Je ne me souviens pas d’avoir fait du tort autour de moi. C’est la plus fantastique des prouesses. Ce sont les femmes (ma mère, mon épouse, mes filles, mes parentes, mes amies et mes lectrices) qui m’aident à me relever lorsque je trébuche sur la diablerie humaine. Grâce à elles, on a beau m’en faire voir de toutes les couleurs, je me vois constamment en faiseur d’arcs-en-ciel.

Il est temps pour les Maghrébins d’apprendre à travailler ensemble au lieu de passer leur temps à médire des uns et des autres

Pourquoi avoir choisi d’accompagner votre dernier ouvrage de dessins et de calligraphies ? Ces dessins ont-ils précédé les textes ? Ont-ils contribué à vous inspirer ?

Lassaâd Metoui est un ami de longue date. Il a souhaité que je me joigne à son immense talent de calligraphe pour faire un livre. Nous sommes tous les deux natifs du désert. Il est tunisien, je suis algérien, et c’est bien de prouver aux Maghrébins combien il est temps pour eux d’apprendre à travailler ensemble au lieu de passer leur temps à médire des uns et des autres et à s’entre-déchirer, au grand dam de leurs nations. J’ai écrit les textes, et Lassaâd s’en est inspiré pour montrer l’étendue de son art.

Vous êtes l’écrivain maghrébin le plus lu au Maghreb. Comment expliquez-vous un tel succès ?

Les Maghrébins sont des lecteurs avertis et exigeants. J’ai tenté de les mériter, et ils me le rendent bien. Un succès ne s’explique pas, il se savoure. Avec modération.

Vous êtes traduit dans une cinquantaine de langues. Pourquoi vos livres traversent-ils aussi bien les frontières ?

Le succès est une rencontre du troisième type. Je dis bien rencontre, car il n’est pas obligé de reposer sur des critères probants. On peut toucher des centaines de millions de lecteurs avec un livre sympa et on peut subir l’échec avec un authentique chef-d’œuvre. Le succès n’est pas synonyme d’excellence, il relève souvent d’une formidable conjoncture.

J’écris dans tous les genres parce que tous les genres se valent

Vous vous êtes d’abord fait connaître grâce à vos romans noirs. Pourquoi avez-vous abandonné ce genre littéraire, qui vous a valu la reconnaissance du grand public ?

Je n’ai jamais abandonné le roman noir. À preuve, Qu’attendent les singes, paru en 2014. Pour moi, il n’y a ni roman noir ni collection blanche. Il n’y a que le talent. J’écris dans tous les genres parce que tous les genres se valent.

Beaucoup de lecteurs regrettent de ne pas pouvoir lire de nouvelles aventures du commissaire Llob. Pensez-vous un jour lui redonner vie ?

Qui sait ?

Nombre de vos lecteurs considèrent que les aventures du commissaire Llob méritent d’être adaptées au cinéma. Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que cela vous tente de passer derrière la caméra ?

Il y a eu une adaptation cinématographique de Morituri. Pas fameuse. J’ai refusé celle de Qu’attendent les singes.

Comment expliquez-vous la récente polémique qui vous a opposé à Rachid Boudjedra ?

C’est une affaire entre deux écrivains algériens, et je ne tiens pas à en faire un drame. Les Algériens se sont suffisamment donnés en spectacle ces dernières années. Pas la peine d’en remettre une couche.

En Algérie, dans le chaos ambiant, chacun trouve son compte

Pourquoi le monde des lettres algérien est-il marqué par des polémiques aussi violentes et autant d’attaques ad hominem ?

Trop de frustrations et de déprime.

La montée du Front national vous a-t-elle inquiété ?

Pas autant que l’élection de Donald Trump. Quand on livre le destin de l’humanité à une énormité foraine pareille, toutes les autres tragédies relèvent de l’anecdotique.

Vous avez voulu vous présenter à la présidentielle. Est-ce toujours une idée qui vous anime ?

Je m’étais présenté à la présidentielle de 2014 pour sommer le régime en place de passer la main. Mais, paradoxalement, c’est difficile de passer la main lorsque tout le monde se graisse la patte. En Algérie, dans le chaos ambiant, chacun trouve son compte. La notion de patrie n’est plus qu’un vague souvenir. La prédation et la prévarication sont devenues une compétition nationale, et la corruption dépasse l’entendement. Quant à ceux qui tentent de sauver les meubles, ils sont suspects. Lorsqu’ils ne sont pas diabolisés par le régime, ils sont lynchés par les sinistrés eux-mêmes. Drôle d’époque, n’est-ce pas ? Cependant, je suis de ceux qui continuent de se battre pour que l’Algérie recouvre un peu de son lustre.

Les peuples du Maghreb ont les moyens de leurs rêves et de leurs ambitions, sauf qu’ils les ont confiés à des responsables irresponsables

Pensez-vous que ce soit une bonne chose pour un écrivain d’entrer en politique ?

Un écrivain ne veut rien dire. La littérature ne fait pas l’homme, ne l’assagit pas, ne le sacralise pas. On peut être un génie et un vaurien, un romancier hors pair et un salaud, un écrivaillon et un grand homme, un poète et un héros à la fois. Je suis écrivain et citoyen. J’aime mon pays, et j’essaie de l’aider avec mon cœur et mes convictions.

Comment expliquez-vous que la frontière entre l’Algérie et le Maroc soit toujours fermée ?

Parce que nos dirigeants ne nous méritent pas. Les peuples du Maghreb sont une même nation, une nation afro-méditerranéenne riche de son brassage et de son histoire. Ils ont les moyens de leurs rêves et de leurs ambitions, sauf qu’ils les ont confiés à des responsables irresponsables. Un jour, ils finiront par réclamer leur dû et alors ils mettront tous les horizons à leurs pieds. Nous avons de très beaux pays, une mer et un océan, des forêts et des déserts, une culture et du talent, et de quoi célébrer nos joies et nos peines dans la ferveur et dans la solennité. Il nous suffit de nous en rendre compte et de récupérer ce qui nous a été confisqué : la liberté d’être ce que nous voulons être, une nation homogène, solidaire, fraternelle et géniale.

Je suis un afro-réaliste convaincu qu’aucun malheur n’est éternel

Vous revenez de Kinshasa. Que vous inspire l’Afrique subsaharienne ?

Beaucoup moins de chagrin que l’Algérie. Au Congo, les gens continuent de croire dans l’éclaircie. Les intellectuels congolais s’agrippent encore aux rêves de leurs compatriotes. Ils se respectent, sont fusionnels et, contrairement aux nôtres, ils s’interdisent de contester leur talent et font d’une lueur une torche. Leur leçon de vie devrait nous inspirer, car le problème, chez nous en Algérie, n’est pas seulement politique, mais intellectuel aussi.

Nos peuples attendent beaucoup de leurs élites et sont tristes de voir ces dernières se rentrer dans le lard pour d’intenables petites histoires d’ego. Il suffit de jeter un œil sur la Toile pour mesurer combien on se trompe d’ennemis et combien on se fait violence parce qu’on a oublié de s’émerveiller. Je suis un afro-réaliste convaincu qu’aucun malheur n’est éternel. C’est mon combat depuis que j’ai appris à aimer et à marcher droit. Ce ne sera pas facile, mais la difficulté est exaltante quand on a la foi. C’est dans les épreuves que se forgent les convictions.

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